La Terrible Descente du Kolovrat

 

Il y a dans chaque voyage un de ces moments voué à devenir une histoire qu’on racontera encore 50 ans plus tard à ses arrière-petits-neveux, à peine amplifiée (à peine !), une histoire romanesque, rocambolesque, épique, bref une légende. Notre Descente du Kolovrat, en Slovénie, en a tous les ingrédients. Ou comment une journée parfaite dans un endroit somptueux a failli très mal tourner.

La journée avait commencé sur les bords de notre Soča chérie, cette rivière émeraude dont on ne se lasse pas. On a dormi au Camp Gabrje, juste au-dessus de la rive, passé la soirée de la veille à la buvette du camping avec Kalina et Loïc, deux vanlifers français en partance pour la Bulgarie sans date retour… Une belle rencontre, inspirante. Ici la Soča est large et peu profonde. Elle amène la fraicheur indispensable aux journées brûlantes. C’est que la chaleur monte dès le matin, et qu’on cherche tous les moyens d’y échapper. Ce jour-là, on opte pour l’altitude et on prend la route d’un site Première Guerre qui se situe à un peu plus de 1000 mètres au-dessus de la vallée, un site au nom redoutable : le Kolovrat. Brrrr…

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La Soca by night, juste pour le plaisir

On n’est pas inquiètes concernant la route. Mille mètres d’altitude, on l’a fait l’an dernier dans les Vosges sans aucun problème. On monte doucement, tout doucement, depuis les derniers hameaux de la vallée, à travers les forêts de pins qui laissent deviner au fur et à mesure une vue à couper le souffle vers la crête du Krn (non ce n’est pas une faute de frappe, c’est un vrai nom – aucune idée de comment on le prononce) et le massif du Mrzli Vrh (même remarque) de l’autre côté de la rivière. Le temps est magnifique, pas un nuage à l’horizon, les montagnes sont dégagées, on ne croise presque personne sur la route. Finalement, on arrive en haut sans encombre. On gare le van et on sort admirer le panorama. La vallée se déroule à nos pieds et les hauts sommets nous font face. Dans notre dos, les montagnes descendent vers l’Italie toute proche. C’est juste incroyable.

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On prend notre temps, on a toute la journée devant nous. Une table de pique-nique nous attend à l’ombre d’un grand sapin, on y passera le plus clair de la journée à se reposer, bouquiner, admirer la vue et de temps en temps grimper sur un talus ou dans une tranchée voir les vestiges du front. Il fait moins chaud qu’en bas, mais ça cogne quand même.

 

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Pendant la Première Guerre, le mont Kolovrat a abrité les lignes de défense italiennes. De mai 1915 à octobre 1917, des soldats ont vécu là, dans ces montagnes rocheuses. Un jour d’été comme celui-là, on a du mal à réaliser la dureté des conditions de vie de ces hommes qui devaient tenir leurs positions coûte que coûte durant le long hiver, vivant dans des cabanes de pierre et de bois, subissant la neige et les avalanches jusqu’à huit mois par an, hissant les équipements et les armes sur les parois rocheuses, totalement isolés du monde lorsque les cols étaient fermés. On a vu les photos de tout cela au musée de Kobarid. L’ennemi austro-hongrois vivait dans les mêmes conditions, juste en face. Quelle absurdité.

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Durant les combats, les blessures dues aux éclats de roche étaient extrêmement fréquentes. On estime qu’entre 300 000 et 500 000 hommes ont perdu la vie sur ce front de l’Isonzo et qu’un peu moins d’un million fut blessé dans cette guerre de position.

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Il reste aujourd’hui de nombreux vestiges de cette vie-là de part et d’autre de la vallée. Il existe même un sentier de randonnée, Pot Miru (le chemin de la Paix), qui parcourt la ligne de front depuis la frontière autrichienne jusqu’à la mer Adriatique (on adorerait faire ce genre de choses SI, et seulement si, on était plus sportives).

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Au Kolovrat, on peut voir des postes d’observation, plusieurs réseaux de tranchées, des cavernes (qui offrent une fraicheur bienvenue, hein Ruby qui y aurait bien passé la journée) et autres installations creusées à même la roche.

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La journée s’écoule paisiblement, Ruby dort entre des racines de sapin, d’autres touristes passent en voiture, à vélo, à moto, à pied. Ça parle slovène, anglais, italien ou allemand indifféremment.

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Puis vient le moment de redescendre. Ce soir, nous sommes attendues chez Patrick, blogueur français vivant non loin de là et œuvrant activement à la promotion de cette région de la Slovénie. Il a proposé très gentiment de nous accueillir. Et nous avons (très gentiment aussi) accepté. (Il vous dira peut-être qu’on s’est légèrement incrustées, en fait. Mais tout ça, c’est juste une question de formulation.)

Comme on n’a pas eu de souci à monter, je descends sans trop de précautions, tranquille en quatrième au frein pédale, grisée par l’air de la montagne et ce paysage sublime dont je veux profiter jusqu’au bout. Et là, si vous avez l’habitude de conduire en montagne ou si ce genre de désagrément vous est déjà arrivé, vous voyez venir ce qui va suivre.

Vous la sentez, cette odeur de brûlé qui émane sans doute possible de votre véhicule puisque vous êtes seul sur la route. Vous la sentez aussi, cette méchante chaleur qui monte du moteur. Vous vous doutez de ce qui va se passer, contrairement à ces deux ignorantes qui arrivent au premier hameau en bas de la descente en se disant : « Tiens, ça sent drôle, quand même ! Tu crois que c’est nous ? »

Là, un cédez-le-passage se dresse devant nous. J’appuie sur la pédale de frein, j’appuie fort et rien ne se passe. Le van continue à rouler à vitesse constante. Il ne ralentit pas. Mon cœur fait BOUM dans ma poitrine, je gueule à Hélène : « Putain, le frein est pété ! » Je réessaie d’appuyer sur la pédale, elle s’enfonce jusqu’au bout mais rien ne se passe. Dieu merci, aucune voiture n’arrive. Dans ma panique, j’avise une petite rue en face, m’y dirige sans réfléchir et arrive à arrêter le van en rétrogradant puis en serrant le frein à main. Oh putain.

La trouille de ma vie, je le jure ! Je fume autant que le van. Des vagues de chaleur sortent autour des roues. Mon cœur bat encore à cent à l’heure. Hélène essaie de calmer le jeu, dit qu’on va commencer par attendre que ça refroidisse. Ruby ne comprend rien à rien mais vient nous faire des câlins. On s’assied comme des malheureuses à côté du van et on attend, comme des âmes en peine, entre quelques jolies maisons fleuries. Je google frénétiquement quelque chose comme « odeur de brulé dans la descente freins van », et ça me rassure de voir que des forums en ligne regorgent de gens ayant eu les mêmes mésaventures. Et en effet, il faut d’abord attendre que ça refroidisse.

Après une quarantaine de minutes, on se remet en route pour faire les derniers kilomètres jusqu’à chez Patrick. Je roule tout doucement, tous les muscles de mon corps crispés, la main sur le frein à main si besoin. On finit par arriver.

Patrick nous avouera le lendemain qu’il s’attendait à voir arriver deux personnes âgées, vu qu’on s’intéresse à la Grande Guerre ! Apparemment, il ne pensait pas voir débarquer ces deux pseudo-vanlifeuses en nage avec leur pitbull en carton, ces deux barbares qui squattent le lave-linge direct et engloutissent chacune leurs 350 grammes de raviolis à la patate le soir au resto. (Patrick nous indiquera gentiment : « Vous savez, ça se fait de demander un doggy bag ici. ») Mais c’était tellement réconfortant de faire cette halte chez lui. Et le lendemain, après une bonne nuit de sommeil et une douche réparatrice, on a retrouvé une allure à peu près humaine et pu mieux faire connaissance avec lui, qui s’est avéré un guide parfait et adorable ! Mais ça, on vous le racontera au prochain épisode ! (Suspens de dingue).

Et pour finir avec cette anecdote de la Terrible Descente du Kolovrat : j’ai lu Paris est une fête en rentrant et j’ai trouvé cette citation à propos du front italien qui montre qu’on a poussé la véracité du Hemingway tour très très loin. Je vous laisse juge :

« Mais, cette nuit-là, alors que je rentrais chez moi à pied, je pensai au garçon du garage et me demandai s’il avait jamais été transporté dans l’un de ces véhicules au temps où ils étaient convertis en ambulances. Je me rappelai comment les freins s’usaient jusqu’à devenir inutilisables, dans les descentes, en montagne, quand il y avait un plein chargement de blessés à bord, et comment il fallait freiner avec la boite de vitesses et finalement utiliser la marche arrière pour s’arrêter, et comment les dernières de ces ambulances furent basculées, vides, dans les ravins, pour que nous puissions les faire remplacer par de grosses Fiat avec de bons changements de vitesse du type H et des freins entièrement métalliques. »

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11 réflexions sur “La Terrible Descente du Kolovrat

  1. Aaah le frein moteur je connais bien, je suis du genre à faire les descentes en seconde voire première par trouille de ca, ca m’est arrivé une fois et c’est terrifiant !!! Ravie de vous savoir saines et sauves, les fausses mamies punkettes 😉

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  2. Eh j’aime pas ! Mais alors pas du tout…J’arrive même pas à imaginer l’angoisse. Le cœur s’arrête je crois dans ce cas là. Non ? Sinon , récit passionnant comme toujours.
    Bisous les jeun’s de la Grande Guerre.

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  3. De blog en blog j’arrive ici et je dois dire que je viens bien contente de ne voyager qu’en transport en comment (oui j’ai conscience que cela peut m’arriver dans un bus).
    Par contre vous me donnez sérieusement envie de sortir « Paris est une fête » acheté sur impulsion il y a quelques années et jamais encore arrivé devant mes yeux.

    Aimé par 1 personne

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