A Stresa, du parking au palace

Dernière étape italienne de notre Hemingway Summer tour sur les traces du roman L’Adieu aux armes, Stresa est une petite bourgade désuète située dans un cadre de toute beauté : sur les rives du lac Majeur. Cette fois, pas de détours improbables ni de déceptions au bout du chemin, mais un grand écart facial entre la vie de château et la vanlife. Ou le bonheur de prendre un cocktail dans un palace et de dormir sur le parking à côté.

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Après notre passage dans la région du Piave, nous avons repris la grande autoroute qui traverse tout le nord de l’Italie et passé une nuit dans la banlieue de Vérone. Ensuite nous avons  laissé Milan derrière nous, même si c’est un lieu important du roman d’Hemingway. Mais la conduite autour de Milan est juste épuisante et puis c’est vraiment pas l’idéal de visiter des grandes villes en van. On quitte l’infernale autoroute sur laquelle les camions nous ont fait quelques belles frayeurs (le clignotant, les gars !) pour prendre la direction du nord et des grands lacs.

Ce qui est marrant, c’est qu’on garde des versions très différentes de notre arrivée à Stresa. Alors dans un souci de justice (mais aussi pour vous divertir, chers lecteurs), voici les deux versions des faits.

Une arrivée sur les chapeaux de roue

Hélène : « Les hauts et les bas sont courants en voyage. A Monfalcone, on a connu les bas, à Trévise les hauts. Mais le plus étonnant, c’est quand les hauts et les bas de chacune ne sont pas synchronisés. Moi, sur la route de Stresa, j’étais plutôt en mode down. Ben oui, il pleuvait, le ciel était gris, le paysage hostile. J’étais fatiguée. Et surtout, j’étais inquiète pour Paule-Elise qui conduisait depuis des jours et des jours. »

Paule-Elise : « Cette route était tellement belle ! A mesure que nous avancions vers le nord, le ciel descendait vers nous et des nuages venaient nous saluer. Après avoir eu si chaud, tout mon corps saluait cette fraicheur nouvelle, et ça m’a rendue euphorique. J’avais l’impression d’avoir fonctionné au ralenti depuis des jours et de retrouver un peu de vivacité. »

Hélène : « Mon inquiétude était vaine. Paule-Elise était clairement en mode up. De grosses gouttes frappaient le pare-brise tandis que je l’ai vue se transformer en PAULETTE THE BOSS (c’est son surnom de pilote) ! C’est comme de voir l’essence de Vin Diesel s’introduire peu à peu dans le sang de votre délicate bien-aimée. Les muscles de ses avant-bras gonflent sur le volant. Sa mâchoire se raffermit. Son regard porte loin. Elle fait corps avec la route et avec la machine. Heureusement pour la poule mouillée que je suis, elle ne se met pas à conduire trop vite mais se lance dans des manœuvres virtuoses avec des petits cris d’autosatisfaction. Cols et tunnels s’enchainent de nuit dans un enthousiasme fou. Maisons abandonnées, tas de bois, forêt humide sont saluées par un « C’est super, hein ! ».

Paule-Elise : « On quitte l’autoroute et on essaie de trouver un endroit pour la nuit avec notre appli magique, Park4night. Mais la route qui conduit au spot qu’on a repéré n’est pas éclairée et grimpe sévère. Après nos mésaventures au Kolovrat, tout ce qui implique de monter et de descendre me stresse pas mal. Du coup, on décide de descendre direct vers Stresa, qui se trouve au pied de la route plongeant vers le lac. Je descends à deux à l’heure, au risque de rendre fous les automobilistes qui nous suivent. Mais la route est étroite, il pleut, il fait nuit et j’ai toujours peur que les freins lâchent. Je suis concentrée, mais malgré tout ça, je trouve que le paysage est majestueux. J’avais tellement peur que ce soit bondé, mais pas du tout. Ça ressemble au mois de novembre et tant mieux, car c’est en novembre que le héros d’Hemingway y arrive. Ouais, je suis à fond. « 

Hélène : « Nous longeons le bord de l’eau et le palace qui est la raison de notre pèlerinage. Un peu loin, il y a un parking désert qui donne sur le lac. Nous sommes seules au monde, en plein mois d’août sur le bord du lac Majeur ! Paulette et Ruby sortent, extatiques, pour prendre le frais. On dirait le mois de novembre ! »

Paule-Elise : « Cette arrivée à Stresa restera gravée dans ma mémoire. Le bord du lac Majeur, comme un balcon juste pour nous, quel luxe ! L’air frissonne d’éclairs là-haut vers les montagnes et leur écho se répercute à la surface du lac. Toute cette mélancolie me met en joie. »

Hélène : « Enfin nous déplions le lit ! Paule-Elise s’endort et Vin Diesel fait soudain place à Winnie l’Ourson. »

 » J’avais un journal mais je ne lisais pas, car je ne voulais plus entendre parler de la guerre. Je voulais oublier la guerre. J’avais fait une paix séparée. Mais je me sentais bougrement seul et je fus heureux quand le train s’arrêta à Stresa. »

L’Adieu aux armes, Ernest Hemigway

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Stresa la désuète

Au petit matin, il fait encore frais et le parking est encore désert. Ça changera vite, mais on profite de cette vue prodigieuse avec la promenade juste pour nous. En fait les gens s’arrêtent à Stresa surtout pour aller aux îles Borromées qui se trouvent juste en face. Du coup, la ville elle-même offre un drôle de mélange avec son petit centre hyper touristique et ses villas abandonnées en bord de lac.

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Comme nombre de stations lacustres, Stresa semble avoir été délaissée à mesure que le tourisme de masse s’est développé sous des cieux plus exotiques. Des grandes villas aux fenêtres brisées et des jardins abandonnés… cela n’est pas pour nous déplaire et nous aide à nous transposer dans la description qu’en fait Hemingway lorsque son héros débarque là à l’automne 1917 pour retrouver son infirmière écossaise après avoir déserté et cherchant un moyen de quitter l’Italie.

 » Vue du lac, Stresa semblait une ville déserte, avec ses longues rangées d’arbres sans feuilles, ses villas et ses grands hôtels fermés. »

L’Adieu aux armes, Ernest Hemingway

 

Pour se faire une idée de l’atmosphère du roman, il suffit de tourner le dos à la ville, de l’oublier derrière soi et de plonger le regard dans les nuages qui tombent des montagnes et se jettent dans le lac. Quand on commence à le regarder, on peut s’y perdre longtemps. On ne sait plus qui du ciel ou de l’eau semble le plus menaçant. C’est magnétique, on s’attend à ce qu’une dispute éclate entre les deux à chaque instant, arbitrée par la silhouette immobile des montagnes.

Tourner le dos à la ville, c’est ce que font le héros et l’héroïne de L’Adieu aux armes lorsqu’ils décident de partir de nuit à la rame vers la Suisse, qui se trouve juste en face, pour fuir la guerre. L’espoir d’un possible bonheur les fait quitter le rivage pour une aventure risquée. Ils y arriveront pourtant, mais je me demande si ce genre d’exploit est réalisable en dehors du domaine de la fiction ! Contrairement à d’autres lieux qu’il décrit sans y avoir été, Hemingway est venu à Stresa, mais plus pour pêcher (et boire) que pour une traversée sportive. Et quand il venait, il ne descendait pas n’importe où, le monsieur.

 

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Deux vanlifeuses au palace

Les îles Borromées, ça a l’air super, mais nous sommes ici pour une autre raison. Dans L’Adieu aux armes, le héros descend dans un hôtel fameux qui existe toujours, le Grand Hôtel des îles Borromées. Juste le nom, on adore ! C’est classe et d’un autre temps. L’hôtel arbore sa façade meringuée sur les bords du Lac Majeur. C’est l’un de ces hôtels qui furent mythiques en leur temps et qui mise sur son aura pour perdurer (ça marche plutôt bien). Et c’est là qu’on va. Non, on ne va pas y dormir. Le prix des chambres est, comment dire, hors budget… mais il y a toujours la possibilité de profiter du bar !

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 » Je pris une bonne chambre. Elle était fort grande, et claire, et donnait sur le lac. Les nuages, très bas, touchaient presque le lac ; mais les jours de soleil, la vue devait être superbe. L’hôtel était très luxueux. Par de longs corridors, par de larges escaliers, à travers beaucoup de salles, je me rendis au bar. « 

L’Adieu aux armes, Ernest Hemingway

Quelle pub géniale pour un hôtel ! Du coup, ils surfent à mort sur la Hemingway-mania et on trouve des photos souvenirs d’Ernest un peu partout. Je suis joie de sentir enfin sa présence ! Comme une récompense d’être allées dans les lieux les plus inattendus où il nous a emmenées. On a joué le jeu, on a suivi religieusement « L’Adieu aux armes » comme guide touristique et ce soir on profite !

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Le Ernest wall… juste derrière le bar

Le décor est incroyable, ultra rococo, doré, exubérant. Il y a des lustres de cristal et des parois de marbre et de porphyre, des statues dodues et dorées, des mosaïques sous nos pieds. Une pièce du rez-de-chaussée présente des photos et des albums des stars qui sont passées par là. On y trouve même un petit mot d’Hemingway, « un client régulier » (tu m’étonnes). Alors c’est le moment de trinquer à ce voyage un peu fou. Un Negroni pour l’une, une coupe de prosecco pour l’autre, et santé Ernest ! On savoure.

 

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Pour info, le service était vraiment adorable et on n’a pas eu du tout l’impression d’être les pauvresses du coin. Il faut dire que, vu comment les riches sont sapés de nos jours, on ne dépareillait pas tant que ça ! Et puis les prix de l’apéro n’étaient pas du tout prohibitifs (en tout cas comparés à notre référentiel parisien). 

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La beauté du lac et ce petit cocktail restent comme un souvenir drôle et magique de ce voyage. Après ce moment « Vis ma vie de riche », nous sommes rentrées dormir dans le van, sur le parking à nouveau vide, juste pour nous, au bord du lac. On s’est fait une tisane et on l’a servie sur le napperon en tissu brodé du Grand Hôtel des Iles Borromées que j’ai volé dans les toilettes. Tout de suite, c’était plus chic.

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3 réflexions sur “A Stresa, du parking au palace

  1. C est avec un immense plaisir que j ai relu votre aventure de l an passé . Merci les filles car j ai été de nouveau transporté Continuez bisous

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