Avec Hemingway en Vénétie

Après ces retrouvailles avec l’Italie placées sous le signe de la canicule et de l’improbable, mon premier réflexe est de nous réserver une chambre à Trévise pour qu’on puisse récupérer un peu. On ne dort presque pas depuis deux nuits, on est clairement au bout de notre vie.

Depuis Marina Julia, sur la côte adriatique, nous traversons la plaine de Vénétie sur une nationale parallèle au littoral. Ça ressemble à la Camargue : c’est plat, jaune et humide. Les champs de maïs craquants et les vignes s’étendent sous un ciel bleu où on aimerait que passent quelques nuages. Le chemin que nous prenons est celui des Italiens quittant l’Isonzo et battant en retraite jusqu’à un autre fleuve, le Piave. On traverse entretemps le Tagliamento, fleuve dans lequel le héros de l’Adieu aux armes se jette pour échapper à une exécution sommaire. Des petits panneaux indiquent les cimetières militaires austro-hongrois.

D’autres panneaux signalent encore de nos jours le Piave comme le « fleuve de la patrie ». Là où on a arrêté l’ennemi. Il a sa chanson, le Piave, qui dit que les étrangers ne passeront pas – chanson récupérée aujourd’hui par l’extrême-droite italienne contre les migrants. A l’époque, il s’agissait du dernier rempart pour protéger l’Italie. Si les Austro-Hongrois passaient le Piave, à eux toute la plaine du nord du pays. C’est donc ici que le front se stabilise à l’automne 1917 après la retraite de Caporetto. Et que le jeune Hemingway a passé quelques mois en 1918 comme ambulancier de la Croix-Rouge italienne.

« Les mots abstraits tels que gloire, honneur, courage ou sainteté étaient indécents, comparés aux noms concrets des villages, aux numéros des routes, aux noms des rivières, aux numéros des régiments, aux dates. » L’Adieu aux armes

Mais on renouera avec l’histoire et Ernest demain. Pour le moment, on a laissé le van dans un parking à côté du stade de Trévise et on arrive en piteux état, sales, puantes, exténuées, avec nos sacs plastiques et notre vieux chien sous le bras, dans l’appartement où on a loué une chambre. Ruby s’étale direct sur le sol en marbre et nous dans des draps frais et propres pour une bonne sieste.

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No comment

Trévise, une chic ville

Au réveil, on voit la vie sous un autre jour. On met nos habits de lumière (des fringues propres quoi) pour une balade en ville. C’est l’heure d’un Spritz Aperol, ça tombe bien. Et là, dans les rues élégantes de cette ville aux façades peintes datant du Moyen-Age et de la Renaissance, le ciel s’obscurcit et l’orage tombe, faisant baisser la température de dix degrés d’un coup ! Nous le savourons depuis la piazza dei Signori, un superbe ensemble architectural du 13ème siècle, au cœur du centre piéton. Un bar est installé sous les arcades et nous sentons avec bonheur les gouttes de pluie que le vent amène jusqu’à nous. On revit !

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L’orage dure juste le temps de l’apéro et nous laisse ensuite profiter de la soirée. Le ciel a retrouvé de la texture et des nuances. Alors Trévise, c’est vraiment une chic ville. C’est la ville de Benetton, d’ailleurs la marque a un magasin dans un ancien palais et qui semble ouvert non-stop. Mais ce n’est pas juste Benetton : McDo ou Foot Locker ont aussi leurs magasins dans d’anciens palais ! C’est l’Italie des familles bien habillées qui font du lèche-vitrine après diner même quand les magasins sont fermés, une Italie bourgeoise et charmante, très dolce vita. On a plaisir à manger une pizza en terrasse le soir, à prendre un café devant le Duomo le matin et à se balader le long des canaux et des remparts médiévaux. On vous recommande en tout cas d’y faire une halte si vous passez par là.

 

Le long du Piave avec Stefania

Le charmant c’est bien joli, mais on a des sites Première Guerre à voir ! Et pour ça, on a la chance de passer la journée avec une des meilleures guides de la région… que dis-je… LA meilleure ! On a rencontré Stefania Salvadori quelques mois plus tôt à Paris lors des Rencontres du web 14-18 (oui, ça existe). Stefania, c’est une enfant du pays. Elle a grandi non loin du Piave, où elle se rend quotidiennement dès qu’elle revient dans la région. Quand nous la retrouvons, elle rentre tout juste d’un week-end dans les Dolomites où elle essaie de retrouver des traces de la Première Guerre en haute montagne d’après des photos d’époque. Enseignante d’histoire de la philosophie en Allemagne, elle poursuit ses recherches sur la Première Guerre dans le cadre du CEDOS Grande Guerra. Ses prochaines vacances, elle les passera à Sarajevo et Srebrenica. Bref, on peut dire qu’on a trouvé notre maitre.

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On l’embarque dans le van et elle nous amène tout d’abord au cimetière britannique de Giavera, à une quinzaine de kilomètres au nord de Trévise. Ce cimetière nous rappelle la Somme et ses cimetières britanniques avec leurs stèles blanches aux effigies des régiments. Il en existe plusieurs tout au long du Piave, qui rappellent l’engagement des forces alliées (dont les Français) venues à la rescousse de l’Italie pour tenir ce rempart naturel et barrer la route aux Austro-Hongrois soutenus par les Allemands.

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Ensuite, direction le Montello pour voir le Sacrario, ou Ossuario del Montello. Sa silhouette massive et carrée se devine derrière les arbres. Il a été construit dans les années 1930 sous le régime fasciste. Malheureusement, c’est un site militaire auquel nous n’aurons pas accès, mais il nous rappelle l’ossuaire de Kobarid. Les deux surplombent des vallées, histoire d’être bien visibles aux alentours. Ils sont érigés dans un style, disons, imposant. Ils donnent surtout l’impression d’une mise en scène virile et pharaonique de la mémoire des soldats – ce qui est le lot de nombreux monuments militaires en général, il est vrai.

Après un demi-tour un peu sportif devant l’entrée du monument, nous descendons vers le Piave. Stefania est chez elle, c’est son fleuve. Les deux rives, séparées de quelques dizaines de mètres, portent aujourd’hui encore des traces de ces mois de conflit. Du côté où se trouvaient les Italiens, des falaises et des grottes témoignent du passage des soldats, là où aujourd’hui les randonneurs et les baigneurs se baladent. Ces falaises, qui permettaient de bloquer l’ennemi s’il traversait, rendaient aussi le terrain plus difficile pour les soldats italiens, coincés entre la rive et la roche. Stefania souligne à plusieurs reprises l’absurdité de cette situation, où les deux camps se faisaient face sans pouvoir bouger, sur ce front où le no man’s land était remplacé par le fleuve.

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Pour le déjeuner, le père de Stefania nous accueille chez lui très gentiment. Autour d’un plat savoureux de pasta aux légumes du jardin et d’une bouteille de vin rouge local, nous discutons en français et en italien de nos histoires familiales. Une partie de leur famille a émigré en France dans l’après-guerre, raison pour laquelle Stefania parle si bien français. Mais leur attachement au Piave et aux montagnes alentour est manifeste. Nous racontons à notre tour comment l’Histoire a marqué nos familles et comment nos familles ont traversé l’Histoire. Nos questionnements et nos récits se font écho. J’ai l’impression qu’on pourrait rester encore des heures et des heures à papoter ensemble.

L’après-midi, la lumière de l’eau reflète l’été sur le fond des montagnes du Grappa et du Montello, les contreforts des Dolomites. Des baigneurs profitent de sa fraicheur, un centre de loisirs est installé à proximité. L’atmosphère est tranquille, estivale mais calme, loin des hordes de touristes de Venise qui ne se trouve qu’à une cinquantaine de kilomètres. Du côté austro-hongrois du Piave, il reste également quelques vestiges de tranchée le long d’un sentier qui suit le fleuve à l’ombre des arbres.

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Le front du Piave s’est réglé à Vittorio Veneto fin octobre et début novembre 1918. Le lieu a été nommé comme ça après la bataille. Début novembre 1918, les Italiens ont lancé une offensive et avancé jusqu’en actuelle Slovénie. Le 4 novembre 1918, l’armistice de Villa Giusti marque la fin de ce front et signe la disparition de l’empire austro-hongrois.

Après cette journée riche en rencontres et en découvertes, nous nous installons pour la nuit sur le parking du cimetière de Giavera, où nous étions ce matin. C’est tranquille et nous avons une vue sur toute la vallée viticole, car aujourd’hui on produit le fameux prosecco dans cette région. Il existe d’ailleurs une route du prosecco, pour ceux que ça intéresse 😉

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Au-dessus du parking, un presbytère accueille des migrants que nous voyons rentrer à pied ou à vélo vers leur chez-eux temporaire. Je me demande ce qu’Hemingway dirait de l’Europe de 2018 et de cette Italie où nous croisons des migrants venus de loin pour une vie meilleure, que ce soit dans le centre de Brescia ou sur les aires d’autoroute, dans les parcs de Gorizia ou les presbytères de campagne.

Fiasco à Fossalta

Il nous reste un endroit à voir dans la région du Piave : la ville de Fossalta di Piave, où Hemingway a été affecté comme ambulancier au printemps 1918 et où il a été blessé. On a vu sur Internet qu’un petit parcours lui était dédié, ainsi qu’un mémorial. C’est donc un passage obligé pour nous !

Après une matinée lessive et un plat de pasta à la ricotta dans une cafeteria de Maserada di Piave, nous suivons le fleuve jusqu’à Fossalta. En 1917, quand les Etats-Unis entrent en guerre, le jeune Hemingway, 18 ans, est journaliste au Kansas City Star. Il couvre les faits divers de la ville et, de plus en plus, relate les sessions d’incorporation de ses concitoyens qui s’engagent pour aller combattre en Europe. La jeunesse américaine s’enrôle en masse et Hemingway veut en faire autant. Après un premier refus pour raisons médicales, il parvient à intégrer la Croix-Rouge italienne. Il sera ambulancier sur le front du Piave. Quelques semaines après son arrivée à Fossalta, il est blessé. Il passera ensuite trois mois à Milan pour sa convalescence. C’est cette expérience qui donnera lieu dix ans plus tard au roman désabusé et profondément anti-guerre L’Adieu aux armes. Ce roman que nous suivons comme guide de voyage !

« J’ai toujours été embarrassé par les mots : sacré, glorieux, sacrifice, et par l’expression « en vain ». Nous les avions entendus debout, parfois, sous la pluie, presque hors de la portée de l’ouïe, alors que seuls les mots criés nous parvenaient. Nous les avions lus sur les proclamations que les colleurs d’affiche placardaient depuis longtemps sur d’autres proclamations. Je n’avais rien vu de sacré, et ce qu’on appelait glorieux n’avait pas de gloire, et les sacrifices ressemblaient aux abattoirs de Chicago avec cette différence que la viande ne servait qu’à être enterrée. Il y avait beaucoup de mots qu’on ne pouvait plus tolérer et, en fin de compte, seuls les noms des localités avaient conservé quelque dignité. » L’Adieu aux armes

Maintenant, laissez-moi vous poser une question : si un mec comme Hemingway avait passé quelques semaines dans votre village, tous les commerces et toutes les rues porteraient son nom, non ? L’avenue Hemingway, l’hôtel Hemingway, le bar Hemingway, le Franprix Hemingway, le garage Hemingway, une statue d’Hemingway, un club de foot Hemingway etc… Je veux dire, Hemingway quand même !

Nous voilà donc à Fossalta, petite bourgade avec une fête foraine fermée en pleine après-midi. On cherche le fameux parcours, comme d’habitude pleines d’enthousiasme et la bouche en cœur. On trouve quelques bornes métalliques abimées avec des copies de photos d’époque et des traductions plus que hasardeuses, mais pas grand-chose. Le dépit commence à naitre. Aucun commerce ne porte son nom (et je suis particulièrement triste pour lui qu’il n’y ait pas de bar Hemingway). Quel affront ! On s’arrête prendre un gelato et on demande à un groupe d’ados où se trouve le mémorial Hemingway. Une gamine nous emmène gentiment vers le fleuve et nous montre ledit mémorial, qui se trouve être… une photo sur un transformateur électrique ! La déception ! C’est tout pourri. La carte : 1, le territoire : 0. On se balade le long du fleuve et, prêtes à surinterpréter n’importe quel signe qui nous rappellerait la présence d’Hemingway dans le coin, on admire le pêcheur qui s’est installé au pied de la photo en se disant qu’après tout Ernest aussi aimait la pêche…

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C’est ainsi que se termine notre virée sur le Piave, avec une ironie que ne renierait pas Hemingway himself. Nous reprenons la route vers l’ouest. La prochaine étape : le lac Majeur et la petite ville de Stresa, sans fail, sans fiasco et avec des cocktails.

Nous remercions chaleureusement Stefania et son père pour leur merveilleux accueil !

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