De Kanal à Montfalcone : slip fluo contre culotte de peau

Après avoir récupéré le van et nos forces à Tolmin puis à Kanal, un petit village où on a juste trainé au bord de la rivière Soča, il est temps de reprendre les choses sérieuses. On n’est pas venues là pour glander, bordel ! On a un bouquin à suivre ! Et justement, on arrive dans la zone critique autour de Gorizia où se passent plusieurs épisodes de L’Adieu aux armes, ce roman qui nous guide cet été et qui raconte l’histoire d’un jeune ambulancier américain sur le front italien de la Première Guerre.

« Nous nous établîmes à Gorizia, dans une maison qui avait une fontaine, beaucoup d’arbres touffus dans un jardin ceint de murs, et une glycine mauve sur le côté de la maison. On se battait alors dans les montagnes voisines, à une distance de moins d’un mille. »

Si Hemingway lui-même n’est jamais venu jusqu’ici, il retrace avec une grande véracité les épisodes qui s’y sont déroulés. Son héros, Frederic Henry, se trouve basé à Gorizia. Il y passe plusieurs fois dans le roman, c’est la ville de l’arrière mais aussi la ville de l’amour puisqu’il y rencontre l’infirmière écossaise dont il tombe amoureux. Donc c’est un passage obligé pour nous.

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Avant d’y arriver, on monte de Kanal sur le plateau du Banjšice (ou Bainsizza en italien). Après une route étroite qui monte dans la forêt depuis la vallée, on arrive sur un plateau de prés et de pâturages qui chauffent sous le cagnard. Car oui, il fait chaud. Très chaud. On s’arrête dans le hameau de Bate pour voir un très petit vestige de cimetière austro-hongrois. Avec la végétation d’aujourd’hui, on se rend pas compte combien ce plateau est rocailleux. En regardant de plus près, on voit que les racines des arbres poussent entre des rochers blancs escarpés. On imagine alors la dureté des combats sur ce plateau nu, bombardé et en hiver.

« La forêt de chênes, sur la montagne derrière la ville, avait disparu. La forêt avait été verte pendant l’été, lors de notre entrée dans la ville, mais maintenant il n’y avait plus que des moignons, des troncs brisés, un sol défoncé. »

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Gorizia n’est qu’à quelques kilomètres. C’est une de ces villes frontières intrigantes, à cheval entre l’Italie et la Slovénie (où la ville s’appelle Nova Gorica). Après plusieurs jours de canicule, nous rêvions d’une nuit à l’hôtel là-bas, mais manque de chance, l’auberge que nous avions en tête n’accepte pas les chiens. C’est donc reparti pour une nuit sur le parking en pleine chaleur.

Que dire de Gorizia ? Nous n’avons traversé la partie slovène que rapidement et en van. Ça nous a semblé plutôt résidentiel, à l’exception des casinos qui fleurissent et sont interdits côté italien. Côté italien justement, la ville a un certain charme suranné mais les contacts humains sont limités puisque les rues sont vides. C’est une ville étudiante, alors forcément l’été c’est morne plaine. Cela dit, on est dans le thème, puisqu’Hemingway décrit à un moment l’arrivée de son héros dans la ville désertée suite à la bataille de Caporetto. Et ben franchement, ça ressemblait un peu à ça. Mais nous retrouvons quand même les Spritz avec bonheur et un diner dans un super petit resto nous met de bonne humeur.

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Jusqu’ici, tout va bien.

« Il pleuvait sans arrêt et l’armée du Bainsizza quitta le plateau sous la pluie d’octobre, et traversa la rivière, là où avaient commencé les grandes victoires, au printemps de cette même année. Nous arrivâmes à Gorizia le lendemain, dans l’après-midi. La pluie avait cessé et la ville était presque vide. »

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Les charmes de la #vanlife…

Dommage, une nuit dans une étuve à 40 degrés ruine cette joie de vivre. Nous errons comme des zombies dès l’aube à la recherche d’une fraicheur qui n’arrive pas. De jour, la ville parait plus décatie. Beaucoup de gens semblent errer sans but. Des migrants dorment dans le parc du château au-dessus de la ville ou font sécher leur linge sur les parkings où l’eau est disponible. Il y a énormément de boutiques condamnées, dont une particulièrement étrange consacrée aux costumes tyroliens. Le bâtiment qui marque la frontière entre les deux pays, la Casa Rossa, surnage comme un fantôme au milieu d’un gigantesque parking qui fait un trou dans le cœur de cette double ville.

Sans être slovène ou italien, c’est difficile de comprendre ce qui se passe exactement. Mais en lisant des articles sur le net, on s’aperçoit que Gorizia et Nova Gorica portent les stigmates de conflits anciens qui remontent comme d’habitude à la Première Guerre. Les relations entre Italiens et Slovènes sont extrêmement complexes et marquées par des exactions des deux côtés. On doit alors forcément s’attendre à ce qu’il y ait quelques étincelles quand deux communautés anciennement ennemies cohabitent aussi près. Officiellement bien sûr, tout va bien. Gorizia et Nova Gorica sont considérées par les politiques comme une vitrine de l’Europe où les peuples vivent ensemble dans l’harmonie. Dans les faits, c’est un peu différent. Des manifestations nationalistes ont lieu parfois ; la plus récente date de 2015. Encore une fois, passer une journée dans un endroit sans parler la langue ne permet absolument pas de saisir « l’âme » d’un lieu mais on a quand même senti une drôle d’ambiance dans cet endroit.

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De toute façon avec cette chaleur, n’importe quelle ville nous paraitrait inhospitalière. Il est temps de rejoindre des contrées moins brûlantes. La mer nous tente mais on a peur que ça soit bondé. On voit sur la carte une petite tâche bleue qui semble être un lac à quelques kilomètres. Un lac, super ! Tu parles. L’endroit aurait sûrement été charmant si nous avions trouvé l’eau mais ça n’est jamais arrivé. Le parking était là, les panneaux aussi mais de lac point, même en l’ayant cherché trois quarts d’heure sous un soleil de plomb. Nous sommes dans une fournaise hostile, entourées d’herbes sèches prêtes à s’enflammer pour rien. Là aussi, sur ce plateau du Carso, des combats ont eu lieu pendant la Première Guerre. Mais on sait reconnaître un mauvais plan quand on est dedans. Fini les conneries, en route pour la mer.

« Nous avancions sur le Carso, mais dans le bas, près de la mer, il y avait des marais et des tourbières. »

Direction Monfalcone et sa station balnéaire de Marina Julia. Je crois que ça a été les plus longs kilomètres de toute ma vie. Le moteur du van chauffe à bloc. Paule-Elise a les yeux rivés sur la jauge de température tandis que la semelle de sa basket fond sur la pédale de droite près du moteur. Impossible de s’arrêter à cause des bouchons. De toute façon, avec la canicule ça ne servirait à rien. Je me jure que l’année prochaine, ça sera roadtrip en Arctique ou rien. Je m’attends à chaque instant à ce que le moteur décède dans un geyser de pistons et d’huile bouillante. Quinze kilomètre en enfer.

« La guerre ne se gagne pas par la victoire. A quoi ça nous avancerait-il de prendre le Carso et Monfalcone et Trieste ? Ça nous ferait une belle jambe ! »

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Nous finissons par arriver à Marina Julia, et le choc après la douceur de la vallée de la Soča est cruel. Nous voilà sur un bloc de béton brut posé au milieu de rien, sonnées par une eurodisco tonitruante. Mais pas question pour nous de faire les difficiles. Plus mortes que vives, on se rue dans un café où on passe deux heures à boire de l’eau glacée. On guette le ciel bleu en rêvant que la température baisse, naïves que nous sommes, mais le soleil s’éclate à cramer les peaux. On se dirige quand même vers la plage mais la chaleur doit me faire délirer parce que j’ai l’impression de remonter le temps. Du lycra, du bronzage toasté, des bikinis moulants et de l’aérobic sous trente-cinq degrés. Les années quatre-vingt se sont emparées de l’âme des lieux. Un sauveteur bodybuildé nous interdit l’accès à la plage à cause de Ruby. Un autre éphèbe aux muscles saillants nous félicite au contraire pour notre chien en nous montrant le portrait de sa défunte pitbull Angela qu’il a tatoué sur son biceps.

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De l’eau ! De l’ombre !

On trouve finalement un coin de plage non surveillé pour se baigner. L’eau a la température de la pisse chaude d’enfant et la consistance de l’huile dans une friteuse. Paule-Elise voit un poisson géant jaillir près d’elle. Au bout de la plage, une réserve ornithologique abrite des oiseaux qu’on envie, au calme sur leur berge sans humain. La présence de la nature dans tout ce chaos nous réconforte un peu. On échoue dans un bar de surfeurs façon Brice de Nice – parce que cette côte n’a jamais dû connaître la moindre vague. Mais les planches et le spirit sont là.

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Il y a cent ans, des gens se sont battus ici, pour cet endroit, pour que triomphe le slip fluo sur la culotte de peau. C’est beau, non ? Emplies de bière tiède et la peau salée, on fraude subrepticement dans un camping géant à côté de la plage pour profiter de leurs douches, toujours sous des flots de musique tonitruante. Sourdes mais propres, on rentre au van qui a été forcé pendant notre absence. Evidemment. Quand on dit que cette journée était pourrie, on ne ment pas ! Heureusement, rien n’a été volé. L’odeur du linge sale a dû faire fuir les mecs illico.

La nuit sera blanche, avec l’impression d’être dans le van comme du popcorn dans un micro-ondes. On maudit Hemingway, ce guide de voyages qui se fout un peu de notre gueule. Le soleil se lève. On n’a pas dormi. On pue et on est au bord de la crise de nerfs. Est-ce que nous allons survivre à cette aventure ? La suite au prochain épisode.

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Extraits tirés de « L’Adieu aux armes », Ernest Hemingway

5 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. audreyfavre dit :

    Super cette chronique, on se croirait dans l’étuve avec vous ! Quel choc après la Slovénie bucolique… Tu m’as achevée avec la pisse chaude d’enfant !! 😀 J’espère que la fin du séjour aura été plus fraîche…

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    1. Paule-Elise dit :

      Merci Audrey ! Oui c’étaient vraiment des journées éprouvantes ! Mais ça fait toujours des bonnes histoires à raconter 😉

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  2. LaDivia dit :

    Dur dur de recharger les batteries par temps de canicule ! Des articles toujours aussi plaisants à lire, malgré les galères du jour. J’imagine l’atmosphère étrange de cette ville frontière, où slovènes et italiens se regardent en chiens de faïence.

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    1. Paule-Elise dit :

      Merci pour ton commentaire. Ah oui, c’était une ambiance particulière, mais après tout les voyages c’est ça aussi, accepter que tout n’est pas parfait ni joli ni agréable… (Mais sur le coup on avait juste envie de mourir !!!)

      Aimé par 1 personne

  3. Itinera Magica dit :

    J’aime tellement votre façon de raconter. J’ai envie de dire que ça donne envie de voyager avec vous, mais en fait je suis pas sûre parce qu’il ne vous arrive que d’horribles galères incluant mort imminente, sudation intense et vertige extrême. Mais ça donne envie de vous suivre virtuellement en tout cas 😛 Des bisous à vous deux et à la jolie compagne à 4 pattes.

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