T’as voulu voir Udine

Première étape de notre Hemingway Summer Tour : une découverte exhaustive de la ville d’Udine, de ses magnifiques parkings suburbains à son centre-ville qui rappelle Venise.  

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« – On boira du champagne à Udine, dit Bonello.

Il emplit son verre de barbera rouge clair.

– On boira peut-être de la pisse avant d’être à Udine, dit Piani. »

Ernest Hemingway, L’Adieu aux armes

Un plan parking

1300 kilomètres depuis la maison et nous voilà à Udine, premier rendez-vous avec Hemingway de notre itinéraire. Udine est tout au bout à droite du nord de l’Italie, à quelques dizaines de kilomètres de la Slovénie et pas très loin de l’Autriche non plus. On a suivi la longue autoroute depuis le Mont-Blanc, en gardant une ligne bleue de montagnes toujours sur notre gauche. On a traversé la longue plaine du Pô. Après Venise, les montagnes deviennent acérées, leur silhouette s’écharpe, tout en roche, sur le ciel lourd de l’été. Elles se dressent comme une forteresse. Il faudrait être fou pour combattre là-bas. Et pourtant. Avec Gorizia (Italie) et Kobarid (Slovénie), Udine forme un triangle où il se passe des tas de choses dans L’Adieu aux armes et globalement pendant la Première Guerre.

« Ça a l’air trop beau Udine, j’ai hâte d’y être », dit Hélène pour la quinzième fois de la journée. Quand on prépare un voyage, il y a toujours certains endroits qu’on attend avec impatience. Pour Hélène, c’est Udine. Elle a fait des recherches dessus, regardé des photos sur Internet et tout.

On quitte enfin l’autoroute. Je n’en peux plus des camions fous qui déboitent sans arrêt devant toi sans clignotant. Hier on a fait une rando de la mort de façon involontaire (on vous racontera à l’occasion) et moi je suis crevée. Je n’ai pas envie de visiter tout de suite. En fait, j’ai une furieuse envie de faire la sieste.

« On n’a qu’à trouver un endroit où se poser », suggère Hélène. Notre appli magique nous indique un spot où on peut rester pour la nuit (Park4night). Hélène entre les coordonnées dans notre nouveau meilleur ami le GPS (les deux nous ont sauvé la vie plus d’une fois). Après quelques ronds-points dans la banlieue d’Udine, nous y voilà. Un immense parking au milieu de nulle part, entre hôpital, université, zone industrielle et zone pavillonnaire.

Bon c’est sûr, il y a les équipements pour la vidange et de l’eau à foison. Le stationnement n’est pas cher du tout. Mais on n’est vraiment nulle part ! Je tire un peu la gueule : « Putain, c’est ça Udine, super ! » Je sais que les parkings près du centre sont super chers et puis je ne veux plus conduire.

Hélène, qui sait déployer à l’occasion une immense force de déni ou d’imagination, je ne sais pas, me dit : « T’inquiète, Ruby et moi on va s’installer dehors et on va te laisser te reposer. Déplie la banquette, fais une sieste. »

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On n’est pas bien, là ? 

Moi je suis bougon parce que c’est moche, mais de voir Hélène qui installe son plaid sur la place de parking à côté avec ses livres comme si elle allait à la plage est un spectacle hilarant. Elle le fait avec sérieux ; Ruby et elle semblent passer un bon moment malgré des moustiques en appétit. Après tout, s’il faut ça pour que j’arrive à me reposer une après-midi, pourquoi pas ! Je déplie la banquette, ferme quelques occultants et je la fais, ma sieste.

Plus tard, quand j’ai repris forme humaine, Hélène me dit : « Tu sais, Kerouac finalement, il se retrouve tout le temps dans des endroits comme ça ! » C’est son leitmotiv quand on est dans un endroit pourri. Elle attrape Les Clochards célestes, le relit pour la millionième fois et hop le pourri disparait ! Je l’envie.

« Apéro ? », je réponds. Sur le rond-point à côté du parking, il y a une cafeteria-bar de quartier où on boit un Spritz qui me réconcilie avec la vie. Les gens du coin viennent goûter avec les enfants ou boire un coup entre copines. Ruby s’étale au milieu du passage comme à son habitude et les gens la contournent poliment ou lui font des caresses.

Sur le même rond-point, on trouve un resto de quartier pour le diner. Les serveurs nous parlent en allemand quand ils voient qu’on est des touristes. La musique est restée bloquée dans les années 1990 mais la bouffe est super bonne.

Voilà pour notre arrivée à Udine. Une soirée sur le rond-point au bord du parking !

 

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The rond-point of the parking

« La nuit suivante la retraite commença. Nous apprîmes que les Allemands et les Autrichiens avaient percé au nord et qu’ils descendaient de la montagne vers Cividale et Udine. »

Ernest Hemingway, L’Adieu aux armes

 

 

T’as voulu voir Udine (et t’as eu raison)

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Oui, parce qu’en fait c’est super joli ! Le lendemain, on laisse le van au pied de la colline du château. On monte par un petit parc et de là-haut on voit la ville, ses toits de tuile et les montagnes qui nous attendent vers la frontière slovène. Derrière le château, une esplanade attend probablement un concert le soir avec ses rangées de sièges en plastique et une scène ouverte. En redescendant côté centre-ville par une belle colonnade, quel plaisir de retrouver des symboles de Venise : le lion ailé, les sonneurs. La place au pied du château semble copiée sur la place Saint-Marc : un mini-Palais des Doges, un petit dôme. Et beaucoup moins de touristes ! C’est ravissant, Hélène avait raison.

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Udine, capitale d’un Frioul attaché à son statut autonome et à sa langue, a été sous domination vénitienne pendant plus de trois siècles. Ensuite, c’est le bordélique 19ème siècle ; Napoléon et l’Autriche-Hongrie passent un peu de temps dans les parages, avant que le nouvel état italien récupère la région. Et puis le chaotique 20ème siècle voit Udine traverser des périodes d’occupation autrichienne et allemande durant les deux guerres mondiales.

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On passe la journée à chercher l’ombre dans les jolies ruelles et sous les arcades de places ensoleillées. C’est l’Italie des petites églises splendides, des fontaines d’eau fraiche, des façades colorées, des balcons ornés, des sculptures qui apparaissent à l’angle des rues, des fenêtres enluminées, un endroit parfait où prendre son temps en buvant des cafés. Il y a une université en centre-ville, déserte bien sûr à cette période de l’année. L’ambiance est tranquille, agréable.

 

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De l’ombre !

 

« A midi, nous nous embourbâmes dans un chemin détrempé, à environ dix kilomètres d’Udine, autant que nous puissions nous en rendre compte. La pluie avait cessé dans la matinée et, trois fois, nous avions entendu des aéroplanes. (…) Nous avions peiné à travers un réseau de chemins de traverse. Nous nous étions engagés dans maints cul-de-sac ; il nous avait fallu revenir en arrière prendre d’autres routes ; cependant nous étions toujours parvenu à nous rapprocher d’Udine. »

Ernest Hemingway, L’Adieu aux armes

 

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Udine, Ernest et la Première Guerre

Quand l’Italie entre en guerre en 1915 après moult tergiversations, Udine devient le siège du commandement italien et a même le droit au titre tragique de « capitale de la guerre ». Le front se situe dans les montagnes qu’on voit aux alentours. Après la défaite de Caporetto en novembre 1917, les Italiens quittent la ville en panique et l’armée austro-hongroise, aidée de l’armée allemande, entre dans la ville.

Quelques jours plus tard, au musée de Kobarid en Slovénie (ex-Caporetto), on verra d’ailleurs des photos du centre-ville d’Udine, ces mêmes jolies places où on a erré, bondées de soldats austro-hongrois.

Dans L’Adieu aux armes, Udine est la ville où le héros, Frederic Henry, n’arrive jamais. On ordonne aux troupes qui descendent des montagnes d’aller à Udine. Mais la route est bouchée, rien n’avance, les convois de réfugiés et de soldats affluent de partout. Frederic Henry finit par changer de route et se perdre dans la plaine environnante.

On se demandait si on tomberait sur une petite expo Première Guerre, comme ça, par hasard, à l’occasion du centenaire. Bingo ! Le musée du château présente « L’offensiva di carta » : la collection Luxardo, une collection privée de périodiques d’époque. Il s’agit des publications de propagande destinées aux troupes par les états-majors. Des messages subtils, du genre : c’est bon les gars, on va gagner. Des caricatures de l’ennemi reprenant les plus vils stéréotypes racistes. Toutes les armées de l’époque ont pratiqué cela. L’armée italienne a multiplié les publications de ce type après Caporetto, pour essayer de remonter le moral des troupes (qui n’était déjà pas très haut).

Il y avait à l’étage en-dessous une installation super impressionnante, probablement une des œuvres les plus marquantes qu’on ait vues sur ce thème. Ça s’appelle « Great Wars », d’Eleonora Sovrani et The Mechanical Tales. Imaginez une immense salle couverte de fresques du 16ème siècle célébrant la victoire des troupes vénitiennes sur les troupes turques de l’époque. La salle est d’un coup plongée dans le noir, puis on y projette des dessins de Joe Sacco illustrant les premiers jours de la bataille de la Somme. Une ambiance sonore bien pesante emplit la salle. Les images des deux époques, des deux conflits, se superposent. Le cycle de la violence qui n’en finit jamais. Hyper fort.

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Une bonne entrée en matière pour notre sujet ! Après cette visite, il est temps de reprendre la route vers ces fameuses montagnes et la Slovénie. Pas d’autoroute cette fois, juste cinquante kilomètres d’une jolie route de campagne qui devient une route de montagne. On passe devant un vieux poste-frontière qui ne sert plus à grand-chose. Autrefois, c’était le rideau de fer, le bloc communiste commençait là. On quitte l’Italie et ses voyelles latines pour entrer dans le monde complexe des consonnes slaves ! Bienvenue en Slovénie.

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Au loin, la Slovénie

 

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. J’adore la bonne humeur d’Hélène qui déplie Kerouac et sa serviette sur le parking pourrave et ne râle même pas. C’est génial une compagne de voyage comme ça, je peux cloner ? 😀
    Moi aussi j’ai bien envie de voir Udine. Jolies photos !

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    1. Ahah, elle est géniale, oui, MAIS elle ne conduit pas !! Personne n’est parfait… Merci Ariane pour ton commentaire 😉

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