Un roadtrip flamand

Avouez, ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas fait un petit roadtrip mémoire et Première Guerre ! Trop longtemps ! Mais avec la fin du Centenaire qui arrive bientôt, on a réalisé qu’il nous manquait un petit bout de ce front occidental qu’on a suivi à Verdun, dans la Meuse, dans les Vosges, dans l’Oise ou encore dans l’Artois. Mais pas dans le Westhoek, ou Flandre occidentale, où se trouve une portion non négligeable de la ligne de front, celle qui traverse la Belgique jusqu’à la mer.

Grâce à un partenariat avec Visit Flanders, nous avons pu y remédier et découvrir une région qui nous a beaucoup plu. Une région où la mémoire et l’art contemporain se font écho, ce qui donne des mélanges saisissants. Une région rurale et agricole où les villes montrent l’attachement de la population à une belle architecture de briques et de beffrois. Une région balnéaire et maritime avec de longues plages sur la Mer du Nord. Une région où l’accueil est chaleureux et où le choix de bières à déguster après les visites est juste illimité ! Bref, des conditions idéales pour un roadtrip flamand.

Et découvrez à la fin de cet article une série de photos de la Flandre prises au Kodak Vest Pocket !

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Le beffroi d’Ieper (Ypres)

Ieper la survivante

Je commence ce roadtrip toute seule, car Hélène est retenue à Paris à cause du boulot (#dégoûtée). J’entre direct dans le vif du sujet à Ieper (Ypres), qui est connue pour avoir été au cœur des terribles combats des Flanders Fields durant la Première Guerre. En arrivant dans le joli centre-ville, je suis admirative devant le beffroi et la Halle aux Draps. Ça en jette ! J’apprendrai en visitant le In Flanders Fields Museum qu’il s’agit d’une reconstruction, puisque la ville a été totalement détruite pendant la Première Guerre. Et bien je suis admirative quand même, parce que les habitants ont choisi de reconstruire leur ville selon le style traditionnel qu’ils aimaient, et que c’était important pour eux d’affirmer leur identité par ce biais. En me baladant dans les rues, je remarque d’ailleurs que de nombreuses façades portent les dates de 1921 ou 1922 et témoignent elles aussi de cette période de reconstruction.

La vue est superbe depuis le beffroi, enfin si vous n’avez pas le vertige 😉 Perso je n’étais pas hyper rassurée, mais j’ai été consciencieuse et je suis allée prendre mes photos de là-haut ! Je n’étais pas mécontente de redescendre. J’aime les panoramas, mais il y a des limites ! A l’intérieur du beffroi, vous verrez les cloches du carillon, qu’on entend sonner très souvent avec des mélodies variées. So charming.

Un bref rappel historique s’impose : quand la Première Guerre débute, la Belgique est un pays neutre. L’Allemagne brise donc deux-trois règles internationales en l’envahissant en 1914. En tant que pays neutre, la Belgique a une armée peu nombreuse et peu entrainée. Elle appelle donc à la rescousse les voisins français et britanniques, qui défendront cette partie de la ligne de front durant toute la durée du conflit. Aujourd’hui, Ieper et les Flanders Fields sont donc un haut lieu de mémoire pour l’ensemble du Commonwealth.

Ça se traduit notamment par une cérémonie vraiment unique : le Last Post. Elle se passe sous la porte de Menin, un monument édifié en 1927 là où d’innombrables soldats sont passés pendant la Première Guerre pour rejoindre le front. Le monument a été construit par les Britanniques en mémoire des soldats disparus lors des batailles sur le saillant d’Ypres. Les noms de plus de 50 000 soldats sont gravés sur les parois de l’arche. Ce monument solennel a aussi eu ses détracteurs, comme le poète pacifiste Siegfried Sassoon, qui le qualifiait de « tombeau du crime ».

Mais aujourd’hui, comme tous les jours depuis 1928 (sauf pendant la Seconde guerre mondiale), la porte de Menin accueille la cérémonie du Last Post en mémoire de tous ces hommes. Ça se passe à 20 heures, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente. C’est assez simple et dépouillé : un peu de musique, quelques couronnes déposées par des associations. Ce qui m’a le plus touchée en réalité, c’est de voir le public. Des groupes scolaires britanniques, des couples avec leur chien, des bandes de cyclistes, des touristes de passage. Des gens comme vous et moi qui viennent juste se recueillir en pensant à la jeunesse perdue de toute une génération.

En patientant pour la cérémonie, je repense à l’œuvre de land art que j’ai vue l’après-midi à quelques kilomètres. Ça s’appelle « Coming world remember me » et c’est juste extraordinaire. L’artiste Koen Vanmechelen a fait réaliser pendant quatre ans des statuettes en terre cuite, 600 000 statuettes pour être précise. Pourquoi 600 000 ? C’est le nombre de victimes tombées sur le sol belge pendant la Première Guerre. Elles sont exposées sur le no man’s land du Bluff, sur l’ancienne ligne de front. J’ai trouvé la confrontation des deux vraiment bouleversante. Vous avez toute la force du lieu, son relief accidenté, les trous de marmite dans le sol, vous avez la forêt qui a poussé sur tout ça, et puis l’œuvre qui vient incarner le gâchis de ce terrible conflit, mais aussi l’attente d’un monde meilleur.

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Juste à côté, il y a un parcours de poésie dans la forêt qui complète l’installation. C’était très émouvant aussi de lire ces textes et d’admirer la nature en même temps. J’ai vu un couple de lapins bondir juste devant moi et ça m’a redonné espoir, comme le fait toujours la nature dans ce cas-là. Depuis le début de nos pérégrinations, j’ai toujours préféré les sites de mémoire en plein air aux mémoriaux et aux musées. Mais je dois dire que le dialogue avec les œuvres contemporaines apporte vraiment une grande émotion, comme vous le verrons d’ailleurs durant tout ce séjour.

L’exposition « Coming world remember me » dure jusqu’à la fin de l’année de 2018. Allez-y !

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Les Flanders Fields

 » In Flanders fields the poppies grow
Between the crosses row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Scarce heard amid the guns below.  »

John McCrae

Ce célèbre poème , « In Flanders Fields », on le trouve partout dans la région. Ecrit par un officier et médecin canadien suite à des combats aux alentours d’Ypres, il est aujourd’hui un emblème de la mémoire et a inspiré le symbole du coquelicot que l’on retrouve sur tant de sites Première Guerre britanniques. C’est à l’endroit où McRae l’aurait écrit que commence la deuxième journée de ce roadtrip. Je suis avec Jacques, un guide local qui va me faire découvrir plusieurs sites de mémoire autour d’Ypres. Et j’ai de la chance, car Jacques a vraiment à cœur de partager son amour de sa région ! Il est passé me chercher au camping et on est partis pour la journée avec le van. Quand je conduis, il a l’air un peu crispé. Je crois qu’il trouve ma conduite un poil sportive alors je lui dis: « Détendez-vous, Jacques ! » Il rigole et ça devient notre gimmick de la journée. (Jacques, si tu lis cet article, j’ai compris seulement le lendemain que les routes étaient limitées à 70 km/h !!)

J’ai vu tellement de choses ce jour-là que je ne vais pas tout vous raconter par le menu. Sur le plan historique, il y a une chose qui revient sans cesse, c’est tout ce qui concerne l’emploi des premières armes chimiques. Car c’est ici que ces armes ont été utilisées pour la première fois. Le gaz moutarde a d’ailleurs été surnommé Ypérite en référence à la ville d’Ypres. Il y a un monument émouvant au Carrefour des Roses, à Boezinge, qui a été érigé en hommage aux premières victimes des attaques au gaz. Ces victimes étaient des troupes françaises de Bretons, de Normands et d’Algériens. Aujourd’hui, on trouve un petit dolmen à côté du monument et des pierres portant des noms de villes bretonnes.

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L’un des moments marquants de ce front a été la bataille de Passchendaele, l’un de ces désastres comme Verdun, le Chemin des Dames ou la Somme. Depuis le parking du cimetière de Tyne Cot, Jacques me monte d’un geste la situation. Les soldats britanniques ont été envoyés vers la ligne de front depuis une butte, ce qui fait qu’ils étaient totalement exposés aux tirs ennemis. En 1917, 500 000 victimes tombent en cent jours pour un gain de moins de dix kilomètres. Au cimetière de Tyne Cot, une immense nécropole de tombes immaculées et fleuries, on trouve un pourcentage extraordinairement élevé de tombes anonymes. Cela signifie qu’il n’a pas été possible d’identifier les corps. Ces soldats venaient de tout l’empire britannique, du Yorkshire à la Nouvelle-Zélande en passant par l’Inde. Tyne Cot est le plus grand cimetière du Commonwealth au monde.

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Le Mémorial Museum Passchendaele 1917, qui a été rénové récemment, se trouve à quelques kilomètres de là dans un ancien domaine aujourd’hui ouvert au public. La maison principale, aux beaux colombages rouges, accueille une partie du Musée, qui permet de se familiariser avec le mode de vie des soldats pendant la Guerre. La « Dug Out Experience » et la « Trench Experience » reconstituent les abris et les tranchées dans lesquels ils vivaient. C’est une expérience immersive très bien faite, très pédagogique, et qui complète bien la visite de Tyne Cot.

Et d’ailleurs, on mange fort bien dans l’autre bâtiment du site, le bien nommé restaurant Koklikoo. On nous a servi une bière triple au déjeuner, direct ! Euh, mais je conduis moi… Le plat du jour était excellent. Et vous pourrez vous remettre de vos émotions en vous baladant le long de l’étang du domaine.

(Mémorial Museum Passchendaele et restaurant Koklikoo, Ieperstraat 7, 8980 Zonnebeke.)

Aujourd’hui, toute cette région est très agricole. On y voit de nombreux élevages de porcs et de vaches, de la culture maraichère et des usines de biogaz et de congélation. Jacques m’explique tout cela aussi, et c’est toujours intéressant de savoir comment les habitants se sont réapproprié la terre à l’issue du conflit. Pendant les années qui ont suivi la Guerre, les prisonniers de guerre et les ouvriers chinois, notamment, ont été affectés dans des « Exhumation Companies », dont vous devinez quelle était la mission. Il a fallu retourner le sol à deux mètres de profondeur pour exhumer les corps et les munitions. Mais on se doute bien que deux mètres, ce n’est pas beaucoup. Et aujourd’hui encore, les agriculteurs continuent de trouver des vestiges de la Première Guerre. C’est ainsi qu’un Poilu français a été inhumé dans les années 2000. Et que, chaque année, le sol rend son lot de munitions.

Une région polyglotte

Pendant cette journée, Jacques m’a fait remarquer à plusieurs reprises que les monuments édifiés juste après la guerre arboraient des inscriptions en français et en néerlandais, en ajoutant que si ces bâtiments étaient construits aujourd’hui il n’y aurait que des inscriptions en néerlandais. C’est d’ailleurs après la Première Guerre qu’ont émergé les premières revendications de la population flamande de la Belgique, comme cela a été le cas de bien d’autres groupes minoritaires (ou minorisés) dans la plupart des états belligérants.

Aujourd’hui, le Westkoek est une province néerlandophone, mais on n’a eu aucun problème à discuter en français, même à la boulangerie ou dans des petits commerces locaux. En fait, tout le monde est au minimum trilingue ici, c’est vraiment admirable et on devrait en prendre de la graine !

Le soir, les rues d’Ypres sont pleines de musique. Il y a le festival gratuit FrietRock (des frites et du rock, le bonheur quoi) qui commence pour le week-end. Je n’ai pas le temps d’y aller car je dois aller chercher Hélène à la gare d’Hazebrouck, mais ça a l’air sympa ! Je dis au revoir à Jacques, grâce à qui j’ai passé une super journée et beaucoup appris, et prends la route vers la frontière. Hélène arrive, et c’est elle qui prend la suite du récit !

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Où manger / dormir à Ypres ?

  • Pour dormir avec le van, le camping municipal d’Ypres est fonctionnel et pratique. Il est à dix minutes à pied du centre-ville. (Camping Jeugdstadion, Bolwerkstraat 1)
  • Pour manger, le restaurant Dépot, qui vient d’ouvrir près de la porte de Menin, propose une belle carte avec un bon choix végétarien. Le décor est super sympa avec ses mezzanines sur plusieurs niveaux. Et vous pouvez acheter tout qui est dans le magasin ! (Dépot, Menenstraat 18)
  • L’hôtel Ariane, plus chic, fait aussi restaurant et on y a très bien mangé avec Jacques. Le cadre cible vraiment le tourisme de mémoire. Il y a de nombreux objets trouvés sur les champs de bataille dans le hall. On n’était pas dépaysé ! Les portions sont généreuses et le cadre est très cosy. (Hôtel Ariane, Slachthuisstraat 58)
  • D’une manière générale, ça ne pose aucun problème d’être végétarien ici, au contraire. Il y a un grand choix de plat et des options vraiment originales et consistantes. D’ailleurs les blogueurs de Snooze again, qui sont allés à Gand récemment, parlent aussi de la Belgique comme d’un eldorado végé !!
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Au camping De IJzerhoeve à Diksmuide

Même si je n’y ai passé que deux jours, je me sens nostalgique du Westhoek. Commençons par le début. J’ai franchi moult épreuves pour rejoindre Paule-Elise en Belgique, des trains annulés, reportés, en retard. Le chemin de la Flandre est semé d’embûches mais enfin, je suis arrivée à Ieper. Après une nuit reconstituante dans le van, j’étais fin prête pour les visites.

Poperinge et Diksmuide, au cœur du Westhoek

Ça commence fort avec Poperinge. Nous rejoignons notre énergique guide, Katrien, qui nous met tout de suite dans le bain. Poperinge, ce n’est pas Ieper, et vice-versa. En fait, il s’agit d’une petite rivalité datant du Moyen-Age entre les deux villes : vassaux du comte de Flandre contre ceux des abbés, drapiers contre brasseurs (perso, on sait quel camp on aurait choisi !). Ces petites querelles existent toujours lorsque deux villes sont proches. Mais l’histoire devient plus ironique quand on connait le destin des deux localités pendant la Première Guerre mondiale. Ieper est complètement ravagée par les combats tandis que Poperinge est préservée et sert de base arrière à l’armée britannique. C’est la première fois que nous visitons un site Première Guerre de l’arrière et je suis curieuse de ce que nous allons voir.

Katrien nous emmène voir une exposition temporaire, « Healing », sur les infirmières belges. Ces dernières, contrairement aux infirmières britanniques par exemple, étaient réputées pour leur compassion. Que dire, sinon qu’un peuple qui a pour fierté nationale sa gentillesse me parait admirable. Je retiens deux choses de cette visite. D’abord (pardonnez la déformation professionnelle), je remarque que les Belges n’ont pas peur de montrer des photos de guerre très dures, comme celle de deux enfants victimes des bombardements. Et puis ils n’hésitent pas non plus à mêler Première Guerre, édifice religieux et art contemporain pour un résultat réussi, qui apporte une forte dose d’émotion aux faits historiques.

Après l’exposition, Katrien nous conduit à ce qui sera le gros coup de cœur de ce voyage : la Talbot House. Qu’est-ce donc que cela, me direz-vous ? Et bien, il s’agit de la création de sir Phillip Clayton, aumônier de guerre. Il portait également le doux surnom de Tubby, « le tonneau », à cause de son opulent tour de taille. Ce cher Tubby a créé un lieu où les soldats britanniques pouvaient se reposer entre les combats, sans craindre l’influence néfaste et pernicieuse de l’alcool et des femmes de mauvaise vie. La maison offrait des lits, des jeux, des spectacles et un jardin pour les soldats épuisés.

Et là attention cliché ! Je vais vous parler de l’âme du lieu. (Personnellement, quand quelqu’un me parle de l’âme d’un endroit, j’ai envie de le bâillonner en lui fourrant une bouteille de tabasco dans la bouche). Mais là, je le jure, l’endroit a gardé son âme. Il ne s’agit pas d’un musée où des objets poussiéreux sont protégés par de vilains cordons de velours, mais d’un charmant cottage anglais où on peut déambuler à loisir. Il y a du café et du thé gratuits et l’air embaume le gâteau aux pommes. On croirait être un soldat de 1917, prêt à piquer un somme dans le jardin après s’être confessé dans la chapelle. Allez-y et regardez la façon très personnelle qu’avait Tubby de confesser ses ouailles. Tubby est devenu mon héros et la Talbot House, mon nouvel endroit Première Guerre préféré (aussi bizarre que cette phrase puisse paraitre). Et on garde un souvenir ému du moment où Katrien nous a récité le poème « In Flanders Fields » dans la chapelle de la maison.

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L’après-midi, direction Diksmuide où une deuxième guide, Magda, nous attend au pied de la Tour de l’Yser. What is it ? Il s’agit d’un monument commémoratif en hommage aux soldats flamands tués pendant le conflit. Il a été érigé en 1920, mais une partie a été détruite après la Deuxième Guerre mondiale par les Wallons (pas très sympa, les mecs). On sent ici une histoire sombre et passionnante de la cohabitation entre les communautés flamande et francophone. C’est difficile de savoir ce qui c’est exactement passé quand on débarque comme ça, mais cela donne envie d’approfondir la question. Au-delà du premier monument détruit s’élève une tour de 80 mètres qui accueille une exposition permanente non pas sur la Première Guerre, notre guide insiste bien là-dessus, mais sur la paix.

Une tour austère sous le ciel gris, toute une ambiance ! Mais les salles sont passionnantes et la muséographie claque (déformation professionnelle #2). On traverse notamment un couloir obscur en écoutant le dernier souffle d’un soldat pris dans les gaz de combat. On peut également sentir soi-même les gaz de combat (on confirme, c’est affreux). C’est toujours intéressant de comparer la mémoire de la guerre suivant les pays. Ici, on est clairement dans le « plus jamais ça ».

Au dernier étage, on a une belle vue sur la plaine. Magda nous apprend que le roi Albert I a bloqué l’avancée de l’armée allemande en inversant le mécanisme des écluses et en inondant la plaine.

On va voir ça de plus près en filant au Boyau de la Mort, rien que ça, au bord de la rivière Yser. Bon, on ne va pas vous mentir. On commence à devenir des spécialistes de la tranchée reconstituée et ça ne nous impressionne pas tout à fait comme ça devrait ; mais les explications de Magda sont très intéressantes et nous permettent de comprendre combien les soldats belges et allemands étaient près les uns des autres. Ils s’entendaient mutuellement tousser. Des mois à vivre en voisin avec vos ennemis. Ça relativise la notion de stress au travail.

On se rend ensuite dans le centre de Diksmuide. Magda s’est décidément donné du mal et nous a trouvé le héros français du coin et plus précisément, le héros breton ! Nous nous arrêtons devant le monument dédié à l’amiral Ronarc’h et à ses fusiliers bretons qui ont aidé les Belges à protéger la ville. Le chouchen dans mon sang bouillonne de fierté, j’en pleure des hermines.

La place centrale de Diksmuide a été reconstruite avec de beaux bâtiments après la Première Guerre dans le style néogothique. Clairement, les flamands du Westhoek maîtrisent l’architecture. Le beffroi est impressionnant, mais ce qui nous plait le plus est le Béguinage. Ce bâtiment était initialement dédié à une communauté de femmes laïques mais très pieuses, qui vivaient entre elles indépendamment des hommes. Plutôt cool, je dois dire. Aujourd’hui, le bâtiment est beau, calme et disposé autour d’un jardin ; il accueille des personnes ayant des troubles mentaux. J’aime bien l’idée que la beauté d’une architecture ne soit pas réservée aux plus riches ni figée dans un musée mais qu’elle profite aux gens qui en ont le plus besoin. On a déjà parlé de ce pays qui est fier de sa compassion ?

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Le Béguinage de Diksmuide

Magda, vraiment infatigable, nous propose une dernière visite d’un cimetière militaire. On traine un peu la patte, mais il suffit que Magda évoque le nom de Käthe Kollwitz et l’œil de Paule-Elise s’allume. Nous voici donc au cimetière allemand de Vladslo. Nous déambulons au crépuscule entre les tombes, à l’ombre de chênes majestueux. Au fond du cimetière, deux statues, un homme et une femme, le visage figé par le chagrin. La sculptrice Käthe Kollwitz s’est représentée avec son mari en train de pleurer leur fils mort au combat. Devant eux, la tombe de leur enfant, enterré là, est gagnée par l’obscurité. La visite est poignante.

Après cette visite chargée en émotion, nous rêvons d’un bon dîner pantagruélique et d’une bière. Nous trouvons tout ça au Water en Vuur, un superbe restaurant situé sur une péniche. (Water & Vuur, Ijzerdijjk, devant la Tour de l’Yser, Diksmuide) On se prend d’immenses plats végétariens, légumes sautés et marmites de seitan à la bière. Pour une fois, nous sommes dans un endroit qui propose autant de plats sans viande que de gros steaks. De grandes tablées familiales se partagent des assiettes de frites et des potages de pois. Les bières locales tiennent toutes leurs promesses mais sont un peu fortes à notre goût. J’en bois deux et à mon grand étonnement je suis ivre. Il est temps de rentrer au camping. On se gare et on s’endort au milieu des lapins.

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Où manger / dormir à Poperinge et Diksmuide ?

  • On a dormi au camping De IJzerhoeve, installé dans les champs à quelques kilomètres de Diksmuide. C’est joli, bucolique, au calme, les sanitaires sont installés dans un ancien corps de ferme, et on voit la tour de l’Yser au loin. Le réveil le matin près des vaches, c’est top ! L’accueil est très sympa. (De IJzerhoeve, Kapellestraat 4, Diksmuide)
  • Pour manger à Poperinge, le café Saint-Georges offre une belle vue sur la place principale et de belles assiettes composées. On a aimé ces salades selon notre cœur (avec des croquettes de fromage, plein de crudités variées et une assiette de frites à côté) ! Pensez juste à préciser que vous voulez une bière pas trop forte 😉 Ambiance authentique. (Café Saint-Georges, Grote Markt 32, Poperinge)

Un dimanche à la plage

On se réveille en forme, malgré un léger mal de tête dû aux excellentes bières belges. On est vraiment des petites natures, y a pas à dire. Le camping est très bien, campagnard et calme. Lorsque je reviens de la douche, je surprends Paule-Elise en train de câliner une vache. J’ai peur d’une nouvelle adoption de bêbêtes. Non que cela me gênerait, mais la bestiole ne rentrera pas dans le van. Ouf, elles se disent au revoir. D’ailleurs, petite incise, si comme nous, vous vous dites que les vaches belges ressemblent à des bodybuilders, sachez qu’il s’agit en fait d’une race spéciale dite « supervache » issue de différents croisements génétiques. Étrange, non ?

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Salut les copines !

Bref, après ce touchant rapprochement inter-espèce, nous filons à Nieuwpoort. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir dans la tête le générique de cette vieille série, « Newport Beach ». En fait à Nieuwpoort, il y a plus de charme et moins de chirurgie esthétique. La côte est très construite mais la plage est superbe. Immense, avec une mer bleue et grise, des petits voiliers blancs au loin et un ciel comment dire, flamand. C’est un lieu commun de dire ça, mais quand on voit ce ciel immense avec ses couleurs toujours changeantes, on comprend pourquoi cette région a produit autant de peintres. Cette journée à la plage, on en rêvait. En plus, une surprise nous attend : le Beaufort, un parcours d’art contemporain avec vue directe sur la mer. Les organisateurs ont voulu confronter les œuvres avec la nature. Je suis curieuse de voir ça. C’est un super défi pour les artistes.

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Il y a plusieurs dizaines d’œuvres sur toute la côte belge. On se concentre sur la route qui va de Nieuwpoort à Ostende, histoire de bien en profiter. Pour la première œuvre, située à Nieuwpoort même, l’artiste Nina Beier a crée Men. Elle a récupéré des statues équestres tombées en désuétude qu’elle expose sur la jetée. C’est culotté et ça marche. Le groupe équestre fier et guerrier « mangé » par la marée et grignoté par le sel montre toute sa vanité. On est impressionné devant l’objet. Les badauds contemplent l’objet. Deux vieilles dames commentent l’œuvre en néerlandais avec animation. En tout cas, ça y ressemble, comme je ne parle pas néerlandais, elles pourraient tout aussi bien se disputer sur une recette de tarte aux pommes.  Bref, pari réussi pour Nina Beier.

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On file ensuite sur le front de mer voir la performance d’Edith Dekyndt. Une comédienne habillée en infirmière vient nettoyer quotidiennement la statue équestre du roi Albert I. Autre pays, autres mœurs, là où la France célèbre ses guerriers, la Belgique rend hommage à un monarque qui a volontairement limité les combats de ses sujets. Mais le monument en lui-même reste vraiment solennel et viril. C’est ce que la performance de l’artiste veut nous dire et c’est juste jouissif ! On ne verrait jamais une performance comme ça en France, c’est certain. Le monument se situe au niveau des écluses que le roi Albert I a décidé d’ouvrir pour bloquer les Allemands. Posé entre les canaux et la mer, il marque la fin occidentale de ce front que nous avons suivi par intermittence mais sur toute sa longueur. C’est émouvant de se dire que nous avons parcouru tout ce chemin, et fait tant de découvertes depuis le début de ce projet !

Nous poursuivons notre périple vers Middelkerke, petite station balnéaire située entre Nieuwpoort et Ostende.  La ville est sympa. A nouveau, le front de mer est très construit mais il suffit de lui tourner le dos et de plonger vers la mer et le ciel incroyables. Nous flânons entre les œuvres, ici un phonographe géant qui permet d’écouter le ressac, là un bulldozer en dentelles.

En fin d’après-midi, après avoir engrangé du soleil et de l’air marin comme si c’était le dernier jour de l’été (on sait jamais), on termine notre roadtrip flamand sur une œuvre très émouvante de Kader Attia intitulée Holy Land. Elle parle de l’exil et du temps qui passe. Des miroirs, qui ont la forme de tombes musulmanes, se réfèrent à l’histoire des soldats coloniaux et à leurs descendants migrants. D’hier à aujourd’hui, la boucle est bouclée. Le soleil nous réchauffe le dos, le bruit de la mer dans nos oreilles, la douceur du présent et le ressac de l’histoire. On aimerait ne jamais rentrer.

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A l’heure où nous écrivons cet article, le parcours Beaufort 2018 est terminé. Mais une partie des œuvres restera en place et un parcours permanent existe déjà avec des œuvres des éditions précédentes. Aucune excuse pour ne pas y aller !

Transports et accessibilité

Le Westhoek se prête très bien à un roadtrip de quelques jours en van, entre campagne et mer. Les routes sont jolies et agréables, les Flamands roulent tranquillement et les autoroutes sont gratuites.

Mais pour les copains de la #TeamSansVoiture, c’est aussi une destination idéale à vélo ! Ça nous a vraiment donné envie d’y revenir et de tester. D’abord, c’est vraiment tout plat, et puis il y a des pistes cyclables absolument partout, aussi bien en ville qu’entre les villages. Et on parle de vraies pistes cyclables, complètement séparées de la route.

A noter également qu’une ligne de tramway dessert toute la côte. Vous pouvez donc suivre le parcours Beaufort sans voiture, c’est super bien fait.

On voulait souligner aussi que le bord de mer est très facilement accessible aux PMR. Il y a une vaste promenade qui longe le front de mer et on a vu de nombreuses personnes en fauteuil qui profitaient comme nous de ce beau dimanche ensoleillé.

 

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La Flandre au Vest Pocket

Vous le savez (ou pas), c’est un genre de tradition désormais. Dès que nous partons sur des lieux en rapport avec la Première Guerre, nous mettons dans notre sac le Kodak Vest Pocket, ce petit appareil photo qui se vendait comme des petits pains à l’époque. Comme ça on photographie des lieux de mémoire avec un appareil de l’époque. Voici donc notre récolte flamande (et si vous en voulez plus, allez vous balader dans l’onglet du menu « Kodak Vest Pocket » !).

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Nous tenons à adresser un immense merci à Visit Flanders, et tout particulièrement à Claire Saint-Martin, pour l’organisation de ce blogtrip sur mesure ! Un autre merci très spécial pour nos guides, Jacques, Katrien et Magda, pour leur disponibilité, leur passion et leur gentillesse !

 


6 réflexions sur “Un roadtrip flamand

  1. Chacun d’en vos récits est passionnant. La Première Guerre mondiale n’est pas la période qui me fascine (je dois même avouer certaine lacunes à ce sujet) mais j’aime la redécouvrir à travers vos articles. Je trouve super aussi le changement de « narrateur » en cours d’article.
    Coup de coeur pour le beffroi d’Ypres et le béguinage 🙂
    PS : une vache dans le van, voilà qui promettrait de folles aventures 🙂

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    1. Merci Alex pour ce gentil commentaire ! Même en dehors de la Première guerre, il y a plein de raisons de visiter ce coin.
      Et on est en train d’agrandir le van pour faire un peu de place pour une vache ou deux ! 🐄🐄🐄

      Aimé par 1 personne

  2. Salut les filles, je suis vraiment déçue de n’avoir pu vous voir sur Ieper. Il est vrai qu’au quotidien on croise beaucoup de touristes a Ieper mais très peu sont français malheureusement. Les canadiens et les anglais étant les plus nombreux.
    Je suis pas du tout d’accird sur la conduite de nos amis belges. C’etait la période des vacances ce qui explique pourquoi les routes étaient tranquilles, sinon le reste de l’annee c’est assez sport.
    Les flamands sont très fières de leur region, et leur patrimoine ils aiment beaucoup le mettre en valeur 😍
    Dernière petite chose régulièrement les démineurs interviennent encore de nos jours pour des bombes dans les champs 😩😫
    Bises Chacha

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    1. Merci Chacha ! Oui c’est dommage qu’on se soit raté à Ieper ! Mais on se voit très bientôt 😃
      Les Flamands ont bien raison d’être fiers de leur région, c’est un beau coin à découvrir le Westhoek, moins connu que Bruges & co. En tout cas une super découverte pour nous.
      Bisous !

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  3. Votre blog est tellement original, tellement unique et attachant… J’ai toujours le coeur serré en lisant vos articles 1ere GM, ce conflit qui est la matrice de toute la violence de notre siècle et une espèce de suicide européen déchirant me met toujours les larmes aux yeux, et cette évocation si forte m’a émue… heureusmeent il y a le reste, la beauté des villes, cette Flandres qui m’attire profondément !

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    1. Merci chère Alexandra ! Oui, on trouve toujours des raisons de garder espoir, heureusement : la résilience de la nature, la persévérance des gens et puis justement la mémoire, pour que ça ne recommence pas… Et la Flandre a bien su se relever ! C’est une superbe région, on a eu un vrai coup de coeur.

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