Gdańsk, où tout commence

Je ne sais pas pourquoi, je rêvais d’aller à Gdańsk depuis longtemps. Rien que le nom de cette ville polonaise du bord de la Baltique éveillait en moi des images de chantiers navals et de liberté. Il faut dire que c’est là que le mouvement Solidarność a commencé, ce mouvement syndical qui a amorcé une lente démocratisation de la Pologne soviétique. Mais nous en reparlerons. C’est aussi là que la Deuxième Guerre mondiale a débuté. Que d’histoire pour cette ville qui a été âprement disputée au fil des siècles.

Aujourd’hui, Gdańsk est une ville pleine de charme, avec son centre historique au style balte et ses quartiers animés. Je n’y ai passé qu’une journée entre Berlin et Varsovie, mais j’ai adoré son ambiance et son histoire. Vous pouvez facilement y prévoir un week-end, d’autant plus que la mer est toute proche. (C’est un des regrets de mon Blitztrip : de ne pas avoir vu la mer Baltique).

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Dans le centre historique de Gdańsk

Gdańsk et la Seconde Guerre mondiale

Je découvre Gdańsk par une journée de printemps fraiche et ensoleillée. Le vent de la mer arrive jusqu’en ville, ça réveille ! J’alterne toute la journée entre balades et breuvages variés (café, soupe de poisson, thé, soupe de saucisse) pour me réchauffer.

Je commence au bureau de poste principal, situé juste à côté de mon hôtel. C’est l’un des premiers endroits à avoir été attaqué en 1939. Gdańsk s’appelle alors Dantzig. Elle a le statut de ville libre, sa population est majoritairement allemande, mais sa défense et sa politique extérieure dépendent de la Pologne. Au petit matin du 1er septembre 1939, l’Allemagne nazie attaque la base navale de Westerplatte, située à quelques kilomètres de là, et le bureau de poste de Gdańsk. C’est un endroit stratégique, il faut couper les communications.

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Le bureau de poste principal et le mémorial

En fait, il n’y a pas un, mais deux mémoriaux : une grande sculpture métallique devant la poste et une stèle dans la cour derrière le bâtiment. La Pologne adore les mémoriaux, en tout cas lorsqu’il s’agit de montrer qu’elle a été victime de l’Histoire. Et je ne compte pas les inscriptions mémorielles à l’intérieur du bureau de poste. Il y a un petit musée qui retrace les combats du 1er septembre 1939 et le sort de la ville pendant la Deuxième Guerre. Je le visite rapidement, les explications sont principalement en polonais, mais c’est intéressant de voir quelques objets et images de cette période.

Non loin de là, il y a un grand musée consacré à l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Ce musée a été inauguré en 2017 dans un bâtiment oblique de brique et de verre qui se dresse à côté de l’un des canaux de Gdańsk. Il était fermé le jour où j’étais là, donc je ne peux pas vous en dire plus… par contre si vous l’avez visité, n’hésitez pas à me donner votre avis en commentaire !

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Le musée de la Seconde Guerre mondiale

Balade au fil de l’eau

Après cette entrée en matière historique, je me balade dans le centre. Le soleil illumine les façades aux tons pastel de la veille ville et du port. L’eau est omniprésente. On se croirait plus proche de Nyhavn à Copenhague ou de n’importe quelle « Grand-Place » en Flandres que des grandes artères de Varsovie. Il y a une explication à cela : Gdańsk a fait partie de la ligue hanséatique, un puissant groupement de villes commerciales qui a existé du 11ème au 17ème siècle et qui s’étendait de Bruges à Novgorod, en passant par Lübeck et Riga. Les influences entre ces villes sont donc fortes et j’ai retrouvé à Gdańsk ces façades à pignon et ces bâtiments en briques que j’aime tant.

En me promenant le long des canaux, j’observe comme dans tant de villes qui ont eu une forte activité industrielle que des quartiers entiers sont en cours de réhabilitation (ou de gentrification, comme on voudra). A certains endroits, on trouve un côté de canal avec des immeubles flambant neuf, des espaces piétons et cyclistes, des restaurants au nom français où chiller sur des transats… avec une vue sur l’autre côté, où des maisons de bois condamnées sont en cours de destruction et où pointent de vieilles cheminées d’usine. Des murs de briques en ruine côtoient des chantiers d’immeubles modernes et, dans la marina, un bateau de pêche en train de sombrer jouxte des hors-bords et des voiliers.

Au loin, les grues des chantiers navals fonctionnent encore. L’époque est loin, où ils embauchaient 20 000 personnes. On y compte plutôt 2 000 personnes de nos jours, mais un grand projet européen a été signé pour la création d’un nouveau port et de nouvelles infrastructures. L’histoire navale de Gdańsk est loin d’être pliée.

La destruction, la reconversion, c’est quelque chose que je connais bien (en fait, je me sentirais presque chez moi, sur mon bout du Canal de l’Ourcq). Je n’ai pas de jugement à porter sur la gentrification, c’est la même histoire partout. Je peux juste dire que j’aime l’ambiance de ces quartiers où l’industrie est encore palpable et où le renouveau pointe. J’aime le mélange des deux.

A la soupe !

La vieille ville de Gdańsk est certes touristique en cette belle journée de printemps, mais elle est vraiment agréable. Et on y mange bien !

J’ai trouvé par hasard une bonne adresse que je partage volontiers avec vous : le Kafëbë. C’est un petit café-restaurant ouvert toute la journée où vous pourrez manger aussi bien sucré que salé. J’y ai dégusté d’excellents pierogi à la pomme de terre. Rappelez-vous, on vous avait déjà parlé des pierogi lors de notre Noël à Poznań il y a trois ans… ce sont des grands raviolis fourrés à la pomme de terre, au chou, aux champignons, au saumon ou à la viande. J’adore ça, c’est bon et réconfortant ! Là, ils étaient faits maison, servis avec de la crème aigre et des baies roses. C’était simple et goûteux. J’ai aussi goûté une soupe de poisson qui est la spécialité de Gdańsk, avec un bouillon relevé, vraiment délicieux. En plus, le personnel était adorable. Je vous recommande vraiment cette petite adresse sympa !

Tant qu’on parle cuisine, j’ai aussi testé à Gdańsk un classique de la cuisine polonaise : le żurek. Encore une soupe, mais j’avais marché toute la journée dans le vent et il me fallait bien ça ! C’est un peu plus sauvage : un bouillon aux herbes et au seigle fermenté, avec des morceaux de saucisse, de lard et d’œuf dur. Le mélange du fumé de la viande avec le goût aigre du bouillon est vraiment bon ! Je ne me souviens plus de l’endroit où je l’ai mangé à Gdańsk, mais je connais une très bonne adresse où goûter le żurek… à Lens ! Et oui, car il y a eu une forte immigration polonaise dans le bassin minier. Allez donc à Comme chez Babcia, je vous promets que le żurek aura exactement le même goût qu’à Gdańsk.

Dernière petite recommandation : n’hésitez pas à faire un tour dans les belles halles anciennes, où vous trouverez des étals de fringues, de nourriture et même des vestiges archéologiques…

Solidarność et les chantiers navals

Entre deux soupes, j’ai suivi une visite passionnante sur le Gdańsk de l’époque communiste. Comme je passais peu de temps dans chaque ville de ce Blitztrip, j’ai souvent fait des visites avec des guides locaux, ce qui m’a permis d’en savoir plus sur chaque endroit. Là, j’ai choisi le tour Solidarność de Walkative Tour et je vous le recommande aussi. Il suffit d’être au point de rendez-vous, sans réserver, pour suivre la visite thématique. Vous payez à la fin la somme que vous voulez. Le guide, Marcin, était vraiment passionné et c’était un plaisir de découvrir la ville avec lui.

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L’entrée des chantiers navals

Grâce à lui, j’ai appris un truc marrant sur ce beau centre-ville historique baltico-flamand. J’avais lu que tout avait été reconstruit après la Deuxième Guerre mondiale et je savais qu’il ne s’agissait pas des bâtiments d’origine. Mais l’histoire de la reconstruction est un peu plus complexe.

Après la guerre, le régime soviétique veut tout rebâtir au goût du jour. Les habitants de Gdańsk s’y opposent. Ils veulent leur centre historique. On finit par se mettre d’accord : on reconstruit la vieille ville d’après le modèle du 17ème siècle et les autres quartiers seront dans un style moderne. Ça semble être un bon compromis. Sauf que l’autorité soviétique désapprouve fortement le fait de reconstruire la vieille ville sur le modèle des opulentes maisons bourgeoises des marchands prospères. Ça ne fait pas très prolétariat, tout ça. Le compromis trouvé est étonnant : les belles façades cacheront de petits immeubles collectifs. C’est-à-dire que l’on trouve des groupes de « maisons » qui ont des façades différentes, mais qui partagent une seule entrée, avec un escalier qui dessert plusieurs appartements. Un immeuble en trompe l’œil en somme ! Je ne m’en serais jamais rendu compte par moi-même.

Nous traversons ensuite une partie de la ville pour aller vers les mythiques chantiers navals. En chemin, Marcin s’arrête près d’une église. A côté d’une statue de Jean-Paul II, il nous explique le rôle qu’a joué l’Eglise, comme institution, pendant la période communiste. En fait, les églises étaient les seuls endroits où les gens pouvaient se retrouver et parler librement. On dit que pendant la période communiste, près de 80 % des Polonais allaient à la messe le dimanche. (Contrairement à ce que l’on croit souvent, la pratique de la religion n’était pas totalement interdite dans le monde soviétique, en tout cas pas en Pologne). Dans les années 1980, lorsque Jaruzelski instaure l’état d’urgence, c’est seulement à l’église que les dissidents peuvent se rencontrer. Même si les statues de Jean-Paul II à tous les coins de rue me stressent dans ce pays, je suis contente de comprendre un peu mieux le rôle politique qu’a eu l’Eglise à cette époque.

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Monument aux ouvriers du chantier naval tombés en 1970

Et niveau théâtralisation de la mémoire, je vais être servie ! Nous arrivons en vue des chantiers navals. Je reconnais la fameuse porte que l’on a vue mille fois en photo. Mais devant, il y a une immense esplanade et trois croix métalliques de 42 mètres de haut. Ce monument pour le moins spectaculaire commémore des événements dont je n’ai jamais entendu parler : les émeutes de 1970 qui ont fait suite à une brusque augmentation des prix et qui ont été réprimées dans la violence. 42 ouvriers du chantier naval sont morts durant ces émeutes. Le monument a été érigé en 1980 suite à un accord historique entre les autorités et le fameux syndicat Solidarność.

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Les bannières de Solidarność dans les locaux où avaient lieu les assemblées générales

Car c’est à Gdańsk que s’est amorcé le processus de démocratisation de la Pologne, à l’issue d’un bras de fer qui s’est déroulé de part et d’autres de l’entrée des chantiers navals, qui s’appelaient alors les chantiers Lénine. A la suite d’une grève massive et pacifique, l’accord de Gdańsk marque un progrès historique pour les droits des travailleurs et pour le pluralisme syndical. En effet, les syndicats peuvent désormais être indépendants du Parti communiste. Le plus connu sera Solidarność, créé par Lech Wałęsa, dont tout le monde se souvient, et par Anna Walentynowicz, que tout le monde a oubliée. En quelques mois, le nombre d’adhérents de Solidarność représente un tiers de la population polonaise. C’en est trop pour le régime. En 1981, le coup d’état de Jaruzelski met fin à ces avancées et les leaders syndicaux sont incarcérés puis mis sous surveillance.

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Devant les chantiers navals

Les chantiers navals sont donc aujourd’hui un lieu de mémoire important, où l’on peut visiter l’immense centre Solidarność ou encore les locaux où se réunissaient les assemblées générales du syndicat. Les bannières en ornent fièrement le plafond et de grands panneaux explicatifs retracent l’histoire du mouvement ouvrier. Il y a une réelle ferveur autour de ce lieu et de la personnalité de Wałęsa, le mécanicien élu Président de la république en 1990. Vu de notre époque, Wałęsa est un drôle de mélange : syndicaliste et catholique, réformateur et conservateur. J’admire évidemment son combat politique, mais je garde en tête les propos homophobes qu’il a tenus en 2013. L’Histoire n’est jamais simple.

Quoi qu’il en soit, cette visite était vraiment passionnante et j’ai beaucoup appris. Les lieux ont un côté fantomatiques, un peu vides. Je reprends le chemin du centre-ville pour récupérer mon sac à l’hôtel avant d’attraper mon train pour Varsovie. Je me presse, car il y a un dernier endroit que j’aimerais voir.

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Près des chantiers navals

Le mémorial ultime

J’ai déjà souligné subtilement que la Pologne est très forte pour faire des mémoriaux grandiloquents. Pourtant, ce ne sont pas ceux qui me touchent le plus. Mais là, je trotte avec mon sac à dos vers un endroit vraiment spécial. Je contourne la gare et je continue en longeant un beau parc qui grimpe à flanc de colline. Et je m’arrête devant une petite grille. Il n’y a personne. J’entre, je pose mon sac contre un arbre, et je regarde autour de moi, envahie d’émotion. Je suis au Cimetière des cimetières perdus.

P1010542Ce petit mémorial créé en 2002 rend hommage aux personnes qui étaient enterrées dans l’un des 27 cimetières de la ville qui ont été détruits pendant ou après la Seconde Guerre mondiale. Il y a des stèles au sol sous des parterres de petites fleurs bleues, quelques bougies et des sculptures de marbre représentant des arbres fendus. Un autel se tient sous les arbres. A ses pieds, des fragments de tombes où l’on voit des alphabets et des symboles religieux variés. L’autel porte une citation d’une poétesse juive, Mascha Kaléko, dont les œuvres ont été brûlées lors des autodafés de 1933.

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Ce lieu célèbre la richesse culturelle de Gdańsk, qui a accueilli des marins et des marchands, des artistes et des ouvriers, souvent de langues et de confessions différentes. Leurs descendants ont aujourd’hui un lieu où se recueillir. C’est un endroit bouleversant, où la dimension mémorielle est humaine et intime.

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L’heure tourne et je dois déjà retourner vers la gare. Je referme la grille, mais j’emmène avec moi cette dernière image. En une journée, j’ai voyagé dans l’histoire riche et fascinante de Gdańsk, cette ville accueillante et ouverte, pour laquelle j’ai eu un réel coup de cœur. J’espère y retourner un jour en ayant plus de temps. Pour l’heure, Varsovie m’attend.

Locomotive

 

 

 

Cet article fait partie de la série Blitztrip : 15 jours en train pour retomber en amour de l’Europe.


6 réflexions sur “Gdańsk, où tout commence

  1. j’aime cet article, vraiment. J’ai l’impression de ressentir jusqu’ici l’ambiance de cette Pologne du nord, pétrie d’histoire(s). Gdansk me fait envie depuis tellement longtemps, comme toi, et je n’ai à ce jour pas encore franchi le pas. J’ai aimé aussi en apprendre plus sur cette ville et son histoire (je n’avais par exemple jamais fait le rapprochement entre Gdansk… et Dantzig). Vraiment, ce Blitztrip était une grande idée 😀

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    1. Merci beaucoup, je suis contente que cet article t’ait plu ! Je trouve que c’est une ville vraiment à part, qui ne ressemble pas aux autres villes polonaises que j’ai vues. Une vraie découverte !

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  2. Décidément, ton Blitztrip avait l’air vraiment savoureux à plein d’égards, et riche en belles découvertes (et je ne parle pas que de soupes de poissons et autres bouillons 😀 😀 :D)… Je trouve le mémorial des cimetières perdus trop trop poétique avec ces stèles entourées de milliers de fleurs bleues ! J’aime toujours ta façon de mettre en relief l’histoire dans le contexte actuel, et de voir comment une ville s’est reconstruite au fil du temps (les façades de maison qui cachent des immeubles, je trouve ça assez fou ^^) ! Bisouuuuus !

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