Voyage comme une gouine quechua

Six ans que ce blog existe, et je m’aperçois qu’on n’a jamais vraiment fait d’article sur les destinations lesbo-friendly. Alors en ce Pride Month, j’avais envie de vous parler de la question du genre en voyage. Aujourd’hui, je vous parle donc d’endroits où on se sent bien en raison de notre ressenti de genre, ce qui est un peu différent de notre orientation sexuelle.

Où aller, quand on est des personnes de 40 ans qui se perçoivent comme plutôt non-binaires / genderfluids et qui sont perçues comme (probablement) soft butchs et qu’on appelle parfois « monsieur » dans la rue ou dans les commerces ? Où aller, avec nos cheveux courts qui grisonnent gentiment (pour l’une) / blanchissent sérieusement (pour l’autre), avec nos poils et notre peau blafarde de citadines ?

Dans le passé, on a beaucoup voyagé en ville et j’observe que beaucoup de mes ami.e.s queers privilégient les city trips. C’est assez logique, car la grande ville offre ce sentiment de sécurité aux personnes LGBTQIA+, à tel point qu’elles sont nombreuses à quitter la campagne ou de plus petites villes pour y vivre librement.

Mais aujourd’hui, j’ai envie de parler des destinations hors-ville, car la ville peut aussi être très normative, et que la nature, au contraire, nous accueille tou.te.s. Aujourd’hui, je vous invite à libérer la gouine quechua qui sommeille en vous !

Québec, 2014, le voyage qui a réveillé la gouine quechua en moi

Gouines des champs

Ayant grandi à Paris, j’ai évidemment des tas de préjugés campagnophobes et beaufophobes. J’ai longtemps pensé que la campagne était un endroit dangereux pour les personnes queers et, les premières fois qu’on a voyagé en van dans des coins bien paumés, je me suis dit qu’un serial killer allait forcément sortir des bois et nous éventrer. J’avais le même genre de préjugés sur les campings, où j’imaginais – pire qu’un serial killer – des sosies de Franck Dubosc être dans ma face à longueur de temps.

Le compte Instagram Gouine des champs évoque d’ailleurs ces clichés dans ce post sur le mythe métronormatif – une notion vraiment intéressante.

Bien sûr, lors de nos voyages, aucune de ces craintes ne s’est réalisée. Et je me suis sentie curieusement bien, curieusement détendue, dans des campings ou des coins de nature perdus, tranquille avec ma femme, mon chien, et souvent des retraités néerlandais (on y reviendra). Ce n’est pas pour rien que l’expression « gouine quechua » existe, vraiment !

Oui, je me suis sentie bien, en tant que personne queer, dans des campings de la Meuse ou du Doubs, dans des villages aveyronnais ou suisses, dans les montagnes slovènes, sur les chemins de rando de l’Aubrac ou du Cézallier. Attention, je ne dis pas que ces endroits sont parfaits. J’ai juste compris qu’il n’y avait aucune raison d’en avoir plus peur que de la ville. Et qu’il était dommage de se limiter pour ces raisons. Le monde merveilleux où on croise des inconnu.e.s en pyjama quand on va faire son pipi du matin s’est ouvert à moi. Et ça m’a rendue heureuse.

Comment trouver un camping où vous épanouir en tant que gouine des champs ? C’est facile, suivez les retraités néerlandais. (Non, ne le faites pas vraiment, ça serait bizarre). Mais il faut se rendre à l’évidence : gouines quechuas et retraités néerlandais ont la même idée du vivre et laisser vivre, et ils et elles se retrouvent souvent au même endroit sans doute pour cette raison. Dans ces campings proches de la nature, on vit un drôle de mélange entre tirer un trait sur son intimité (se brosser les dents avec des inconnu.e.s, tout ça) et pouvoir exister totalement au grand air – et donc au grand jour. C’est re-po-sant.

Et si les retraités néerlandais ne sont pas votre tasse de thé, je partage quelques initiatives autour des personnes LGBTQIA+ et de la ruralité. Des Marches des fiertés sont organisées dans des petites villes de coins qu’on aime beaucoup, comme Mende en Lozère ou Villefranche-de-Rouergue (go l’Occitanie !). Le 16 juillet, il y aura aussi une Pride des campagnes dans la Vienne.

Plus tard dans l’été, pourquoi ne pas faire un tour au LezArt Festival, un festival lesbien féministe queer dans le Poitou, dont la 3ème édition aura lieu fin août ?

Alors, on met ses Birkenstock et on y va, ou bien ?

Beach gouines

J’adore la plage. J’ai toujours adoré ça, c’est l’endroit le plus ressourçant qu’on puisse trouver. Par contre, la plage peut aussi être un endroit hyper normatif et pas vraiment accueillant pour nous (et pour beaucoup de gens qui se sentent en dehors des normes pour une raison ou pour une autre). Cet espace particulier où les corps sont censés se dévoiler répond souvent à des codes très hétéronormés. Les dernières fois que je suis allée à la plage l’été, notamment en Méditerranée, je ne me suis pas vraiment sentie à ma place.

Un jour, j’irai peut-être à Eressos ou à Provincetown, eldorados de la plage lesbienne, espaces mythiques d’appropriation par et pour nous. Sur Eressos, plage de l’île de Lesbos en Grèce où se retrouvent des lesbiennes du monde entier, je vous laisse dérouler ce thread de Margot Lachkar sur Twitter. Il y a d’ailleurs un Women’s festival à Eressos, prochaine édition prévue en septembre !

Quant à Provincetown (P-town pour les initié.e.s), c’est LA station balnéaire du Massachussets qui est prisée par les gays et les lesbiennes de la côte Est des Etats-Unis. Mes amis gays new-yorkais de 50 ans y vont régulièrement. Apparemment, beaucoup de familles homoparentales aiment cette destination aussi. Oui, une plage où on peut être soi-même, ça fait rêver, et c’est pour cela que c’est important qu’on s’approprie davantage ces espaces.

Cette culture du vivre et laisser vivre, je l’ai trouvée en allant une fois sur une plage gay naturiste au Porge, en Gironde. Je n’y serai pas allée spontanément, mais j’étais avec mon BFF gay et j’ai vraiment aimé l’ambiance. Oui, il y avait de la drague et du sexe dans les dunes, mais sur la plage à proprement parler, c’était très chill et j’ai adoré me baigner nue sans aucun regard déplacé.

Au final, avec Hélène, nous avons trouvé nos plages de rêve, même si ce ne sont pas vraiment les plages qui font rêver la plupart des gens. Nos plages préférées, ce sont celles du nord. A Berck, à Dunkerque, à Middelkerke, en Zélande, on n’a pas l’impression d’être des ovnis, tout simplement. On ne détonne pas vraiment avec l’expression de genre de la plupart des femmes, et le regard des hommes nous a semblé plutôt indifférent.

Une gouine à la plage (Berck, 2021)

Vers la Flandrie et au-delà

Est-ce un hasard si nous retournons toujours dans ces contrées de la brique, des frites et du hareng ? Quand nous avons commencé à voyager en van sur les lieux de mémoire, nous avons beaucoup sillonné l’Est et le Nord de la France. Pourtant, nous ne sommes jamais vraiment retournées dans l’Est, alors que nous avons eu un coup de cœur pour le Nord, les Hauts-de-France, mais aussi la Belgique. Le coup de cœur s’est prolongé plus récemment aux Pays-Bas.

Est-ce un hasard, si en tant que photographes et couple ouvertement lesbien, nous avons pu exposer un projet sur une thématique pourtant plutôt masculine à deux endroits dans les Hauts-de-France, sans que cela ne soit jamais un problème, et en ayant de très bonnes conditions de travail (liberté créative, confiance mutuelle, mais aussi budget décent) les deux fois ?

Loin de moi l’idée de créer des stéréotypes en mode « Ces gens sont si tolérants ». Ce n’est pas mon point, pas du tout, car cela nierait toutes les discriminations qui existent dans ces régions comme partout ailleurs. Je veux juste dire que le ressenti de genre est sûrement une motivation plus importante que ce que l’on pensait dans nos choix de destinations. Et que cela nous a souvent orientées vers les endroits de culture nordico-flamande. Une direction que nous continuerons assurément d’explorer dans nos prochains projets ou voyages…

Cette photo est vraiment sponsorisée par Quechua

J’ai envie de vous raconter une petite anecdote qui me vient en écrivant sur tout ça. Quand j’étais ado, ma mère avait une amie néerlandaise et lesbienne qui venait parfois diner à la maison. C’était une grande femme élégante, un peu masculine. Elle venait avec sa compagne, une petite femme américaine très coquette, et elles emmenaient toujours leur petit chien avec elles. Je les adorais, évidemment, parce que je voulais être comme elles. Par contre, je trouvais que c’était vraiment too much d’emmener son chien partout. Je me disais : « Ah non, ça, jamais ! » Vous souriez, hein ?

Je repense souvent à elles. Aujourd’hui, je suis la lesbienne qui emmène son petit chien partout et qui traine dans des endroits néerlandophones. La boucle est bouclée, en quelque sorte.

Vacances poilues aux Pays-bas = le bonheur

J’aimerais finir en partageant quelques questionnements et références sur tout ça.

D’abord, une question con. Ou naïve. En écrivant cet article, je me suis demandée si des personnes racisées ressentaient des choses similaires, car il faut bien avouer que le camping ou la rando sont des activités où l’on se retrouve très majoritairement entre personnes blanches. Sur le sujet, voir l’excellent article de Jessica Beauplat dans le magazine canadien Urbania : « Laissez-moi faire du ski de fond en paix ».

Ah, et j’ai une autre question con : quel est le pendant de la gouine quechua chez les pédés ? (Une gourde Quechua offerte à qui me donnera une réponse satisfaisante).

Sur les gouines des champs, je vous recommande le film « La belle saison », de Catherine Corsini. C’est une histoire d’amour entre une gouine des champs et une gouine des villes sur fond de militantisme au MLF. Les actrices (et acteurs) sont super, il y a une ambiance lumineuse, bref je l’adore.

Je ne peux pas terminer cet article sans parler de ce texte qui me fascine sur les communautés séparatistes lesbiennes rurales en Oregon dans les années 1970, par Catriona Sandilands (traduction française dans le recueil « Reclaim : recueil de textes écoféministes » chez Cambourakis). Sinon, je n’ai pas encore lu « Ecologies déviantes », de Cy Lecerf Maulpoix (chez Cambourakis aussi), mais il a l’air passionnant.

Tout cela m’amène à la conclusion suivante :

Et si voyager comme une gouine quechua était le premier pas vers l’écoféminisme et/ou vers l’écologie queer ?

Vous avez trois heures.

8 réflexions sur “Voyage comme une gouine quechua

  1. J’apprends avec bonheur l’expression « gouine quechua » et il me tarde de trouver l’équivalent canadien. Un.e artiste que j’aime beaucoup s’était penché sur les questions de l’expression de genre en milieu rural : Xavier Gould. Iel est maintenant à Montréal mais son Instagram garde sans doute des traces de sa période à Moncton et dans la campagne acadienne.
    J’ai tendance à penser que le milieu rural est un endroit où il est peut-être plus simple d’échapper à l’intolérance des gens simplement parce qu’on rencontre moins de gens. J’aimerais aussi que plus de monde applique le laisser vivre de tes retraités néerlandais, on s’en porterait toutes mieux.

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    1. Ah mais dis-moi si tu trouves un équivalent canadien pour « gouine quechua » ! Je vais regarder l’artiste dont tu parles, ça a l’air intéressant. Quant à « vivre et laisser vivre », je crois que ça serait la devise de ma république séparatiste 😁

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  2. C’est un article rafraîchissant de par la liberté qu’il dégage ! Et c’est aussi très intéressant, je ne doute pas que de nombreuses personnes se retrouveront dans votre expérience.
    Je pense que nous sommes nombreuses à ne pas nous sentir à notre place sur une plage, haut lieu de l’épilation soignée. Et dans le sud, terre de cagoles, je ne doute pas qu’on puisse se sentir juger.
    Sinon, moi aussi j’adore croiser les gens en pyjama au camping … Bon à Agde, tu les croises en pyjama un peu partout, donc ça perd de son charme. Mais au camping, c’est effectivement générateur de détente.

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    1. Merci Mitchka ! Oui, je suis sûre qu’on est nombreux.ses à se sentir comme des outcasts à la plage l’été, et c’est chiant. Quant aux gens en pyjama, j’ai peur qu’Agde te manque beaucoup, quand même 😄 Il faudra encore plus de vacances au camping pour compenser ça !

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  3. Je hais la plage pour d’autres raisons encore que Mitchka et vous. Et à te lire, je me dis que le nord pourrait me convenir (je ne peux me rendre en bord de mer sans prévoir pantalon/jupe longue et bras couvert)…
    J’aime toujours autant ton écriture, et plus d’une phrase m’ont fait sourire pour le choix parfait des mots.

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    1. Merci beaucoup Tiphanya pour ces gentils mots. Ah, je crois que le nord est la solution à tout, je propose une émigration massive par là bas pour se retrouver entre gens bien !

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  4. Billet très intéressant, bien que je ne me pose pas certaines de tes questions, n’étant pas dans le même cas de figure, mais je retrouve certaines réflexions communes, sur le vivre et laisser vivre, se sentir soi-même sans avoir les regards sur soi. La plage est un lieu horrible niveau social, mais tellement beau niveau nature. L’idéal, dans mon esprit utopiste, ça serait que tout le monde se sente bien ensemble et pas que certains se rassemblent entre eux parce qu’ils ne se sentent pas à l’aise, mais ça c’est dans mon monde idéal de tolérance totale. Et comme beaucoup, je finie par m’isoler des gens quand j’en ai marre de les voir ou marre de me demander ce qu’ils pensent ! lol

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    1. Je te rejoins, moi aussi j’aimerais bien qu’on se sente bien toutes et tous ensemble, je rêve vraiment de cela ! Après, j’imagine que chacun a une perception différente du regard de l’autre. J’y suis assez sensible, mais j’aimerais l’être moins. A voir si ça vient avec euh la maturité 😅

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