Prendre un nouveau départ

Je ne sacrifie pas au rituel du bilan chaque année, loin s’en faut, mais j’avais envie de faire un récap de 2022, qui a été une année particulière pour moi, une année de mue. Par certains aspects, 2022 a été plus dure que 2020 et 2021 (qui n’étaient pourtant pas très amusantes) et par d’autres aspects elle a été vraiment enthousiasmante. Entre le 1er janvier et le 31 décembre, il y a eu une bonne dose d’inattendu, quelques secousses et un gros tournant, mais aussi de beaux voyages et des découvertes stimulantes. Voici une petite rétrospective.

Veiller sur la ville

Le 1er janvier 2022, justement, où étais-je ? J’avais mis mon réveil à 7h30 et je m’étais levée dans une brume épaisse, laissant Hélène, Madeleine et Vita dans notre appartement cosy, pour vivre une expérience unique : participer au Cycle des Veilleurs. Si vous me suivez sur les réseaux sociaux, vous avez dû voir passer quelques photos de cette petite cabane placée en équilibre sur le toit de la maison du parc des Guilands, à Bagnolet.

Le Cycle des Veilleurs, c’est un projet un peu fou initié par la chorégraphe Joanne Leighton depuis une dizaine d’années. Dans quelques lieux soigneusement choisis, des personnes se relaient matin et soir pendant un an pour assister au lever et au coucher du soleil. Quand on entre dans l’abri-objet, on laisse derrière soi son téléphone et sa montre. On reste une heure, avec une vue côté est et une vue côté ouest, et on veille sur la ville.

Le 1er janvier 2022, la brume recouvrait Paris, Montreuil, Vincennes et Bagnolet quand je suis entrée dans l’abri. On ne voyait rien. Je me suis dit : « Ah, encore une de tes idées à la con, ça valait vraiment la peine de te lever ! » Et puis au bout d’un dizaine de minutes, alors que le soleil pointait le bout de son nez, le ciel s’est dégagé rapidement. Les barres d’immeubles de la Noue et de la Capsulerie sont apparues, puis Paris dans une lumière claire, jusqu’à la tour Eiffel. Dans le parc des Guilands, les premier.es joggeur.ses et promeneur.ses de chiens bravaient le froid. Je n’ai pas vu le temps passer.

J’ai tellement aimé cette expérience que j’ai eu envie de m’impliquer dans le projet. Je suis devenue accompagnatrice, c’est à dire que j’ai accompagné d’autres personnes qui venaient veiller dans l’abri. Sur le toit de la maison du parc, j’ai rencontré d’autres personnes intriguées elles aussi par ce qui se passe quand on reste une heure dans une petite cabane à contempler le ciel, à observer la ville. Cela a rythmé mon année. J’ai fait au total une quinzaine d’accompagnements, à toutes les saisons, par tous les temps, jusqu’à la fin du cycle, début octobre.

Le 1er janvier, perchée dans ma petite boite, j’avais fait un vœu : celui d’avoir plus d’art dans ma vie. Ce vœu là a été exaucé au-delà de ce que j’imaginais alors, mais au prix de quelques bonnes embardées émotionnelles…

Le Cycle des Veilleurs se poursuit à Capdenac, dans le Lot, jusqu’au 4 juin 2023. Il y aura certainement un Cycle dans Paris intramuros prochainement aussi. Affaire à suivre…

Attention les secousses

Comme vous le savez peut-être, j’ai quitté fin octobre le boulot de rédactrice que j’exerçais depuis presque cinq ans. Un boulot salarié en CDI, pas trop mal payé, qui m’occupait du lundi au jeudi puisque j’étais déjà à temps partiel depuis deux ans et demi. Quatre jours de boulot salarié par semaine, et le reste pour m’occuper de choses plus créatives, ça me paraissait être un bon équilibre. Ce que je n’ai pas vu venir, c’est que la partie la plus créative de moi-même, loin de se satisfaire de ce compromis, demanderait à un moment à prendre encore plus de place. Comme un gros chat glouton.

Très étrangement, c’est le covid qui a déclenché tout cela. Je l’ai eu début février, pendant la grosse vague Omicron, et ça m’a complètement rétamée physiquement et mentalement. Dans les semaines qui ont suivi, j’ai eu des crises d’angoisse monumentales, comme je n’en avais pas eues depuis 15 ans. Ça m’a valu un aller-simple pour la thérapie et une vraie frayeur de : « Mais qu’est-ce qui m’arrive ? »

Une bonne psy, moult infusions de CBD et l’intégrale de « Queer eye » plus tard, j’arrivais à poser les choses plus clairement. Les angoisses se sont calmées quand j’ai accepté que je ne pouvais plus continuer ce boulot – ni aucun autre boulot de compromis. Comme le dit la chanson, « Compromis, c’est fini ». Après quelques semaines de réflexion, j’ai commencé à penser sérieusement à démissionner. Mes proches m’ont alors conseillé de demander une rupture conventionnelle. Ce n’était pas une démarche très intuitive pour moi, qui n’aime pas beaucoup demander des choses. Mais je l’ai fait, j’ai expliqué à ma DRH pourquoi je voulais partir, et finalement, fin juillet, juste avant de partir en vacances, j’ai reçu une réponse positive de sa part. La rupture conventionnelle, ça voulait dire que je pourrais toucher une allocation chômage, ce qui n’aurait pas été le cas si j’avais démissionné. (Si jamais vous êtes dans cette situation, je vous recommande vraiment de tenter le coup : vous n’avez rien à perdre, et beaucoup à gagner.)

Ensuite, il a fallu patienter jusque fin octobre pour être complètement libérée, délivrée. Quand j’avais commencé ce boulot en 2018, après plus de 10 ans en freelance, j’avais réalisé tous les avantages qu’on peut avoir en tant que salarié : les tickets resto, l’intéressement, les congés payés, les chèques cadeaux à Noël, les chèques vacances l’été. En ayant vécu les deux situations, freelance et salariée, je sais bien ce que je perds et ce que je gagne. Je comprends complètement la recherche de stabilité de celleux qui préfèrent le salariat. Mais pour moi, c’est un genre de pacte faustien : on laisse l’employeur disposer de notre temps en échange de cette stabilité, de ces avantages. Et dès lors qu’on veut échapper à ce contrôle, on perd beaucoup.

Dans mon monde idéal, chacun•e aurait un revenu pour choisir s’iel veut faire de l’art ou de la recherche, rester à la maison pour élever ses enfants, ou vivre ses engagements associatifs, par exemple, sans se mettre en situation de précarité. (C’était une publicité non déguisée en faveur du revenu universel). On peut rêver, hein…

Sur la plage à Berck

Repasser les frontières

Une autre chose qui m’a bien aidée à remonter la pente, c’est de repartir à l’étranger. En 2020 et 2021, j’ai eu complètement la flemme d’organiser des voyages hors de nos frontières, car j’avais toujours peur des changements de mesures sanitaires et des annulations intempestives. Et puis j’étais déjà contente de parcourir la France, en fait cela ne m’a pas vraiment pesé. Puis en 2022, l’envie est revenue, et je me sens gâtée d’avoir eu ces opportunités de m’immerger à nouveau dans des langues, des paysages, des saveurs inédites.

Pourtant, la première tentative a été un vrai fail. Nous sommes parties un week-end à Bruges en mars, mais c’était au moment où je n’étais pas très bien et je garde donc de ce séjour le souvenir d’une énorme crise d’angoisse la première nuit et d’une grande fatigue après. Le moment que j’ai préféré, c’est quand on a quitté Bruges et tous ses touristes et qu’on s’est baladées au bord de la mer à Blankenberge, à une quinzaine de kilomètres de là. Sur le coup, j’ai eu l’impression que je ne saurais plus jamais voyager, mais j’étais juste dans un mode très drama.

Pourtant, c’était vraiment beau le béguinage de Bruges avec les jonquilles en fleurs.

Ce qu’il me fallait, ce n’était pas un joli hôtel dans une ville mignonne, c’était tout simplement du bon camping en mode gouine quechua ! Ça, ça guérit tout. J’ai adoré découvrir la Zélande aux Pays-Bas au printemps. Pendant l’été, c’est la frontière italienne que nous avons franchie pour nous balader à Turin et au Val d’Aoste. Pédaler sur la côte de la mer du Nord, randonner au-dessus d’Aoste avec la vue sur le Mont-Blanc, dormir dans le Berlingo aménagé avec Vita entre nous deux, ces moments ont été tellement précieux.

Cette année, j’ai aussi refait quelques voyages en solo à l’étranger : deux fois en Belgique, côté wallon cette fois, à l’occasion de beaux partenariats avec Wallonie Belgique tourisme. Et ce voyage en Suède sans avion juste après avoir quitté mon boulot, comme une façon de prendre de l’élan pour un nouveau départ.

La passion douce

« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? » Ce n’est pas évident de répondre à cette question qu’on me pose beaucoup ces temps-ci. J’ai envie de répondre : « Bah, mettre plus d’art dans ma vie Kévin ». J’explique en rigolant que je fais ma crise de la quarantaine, et je le pense plutôt sérieusement, en fait. J’imagine que cela se traduit différemment pour chacun.e, mais pour moi c’est comme si la personne que j’étais à 20 ans avait toqué à ma porte en me disant : « Bon, qu’est-ce que tu as foutu ? »

Bien sûr, il y a des choses que mon moi de 20 ans voulait et qui ne m’intéressent plus aujourd’hui. Il y a des choses qu’elle voulait et que j’ai réalisées, il y a des choses que j’ai réalisée et qu’elle n’aurait jamais imaginées. Et il y cette chose qu’elle voulait et qui est toujours restée dans les parages : l’art, la création. Ça fait tout ce temps que je joue à cache-cache avec et que je n’ose pas me lancer, avec la peur énorme que la passion me dévore si je lui fais une place. C’est ça d’avoir vu quelqu’un – ma mère – être complètement dévorée par cette passion-là pendant les 25 premières années de ma vie.

Du coup, je me suis tenue à distance. J’ai toujours été la première à être sceptique sur le concept de « métier passion », cette belle arnaque du capitalisme. J’ai toujours trouvé des boulots qui m’intéressaient, mais dont j’étais sûre qu’ils ne me consumeraient pas.

Pourtant, mon regard sur la passion a évolué, imperceptiblement, au contact d’Hélène. Elle fait un métier passion, un métier qui l’amène à toucher l’art chaque jour, et pourtant l’art ne la brûle pas. Hélène a la passion douce, et à ses côtés j’ai appris qu’il était possible de vivre avec l’art autrement. Comprendre ça à 41 ans, c’est un peu tard peut-être, mais sûrement pas trop tard. La passion douce, c’est donc mon nouveau mantra, ma version à moi de « la force tranquille ».

Certain•es prennent une année sabbatique pour voyager (et cela a longtemps été mon rêve), d’autres mettent toutes leurs économies dans un projet d’entreprise. Moi, je vais laisser s’épanouir quelques idées que je porte en moi depuis longtemps. Un fanzine de voyage féministe, des projets photos, des projets éditoriaux. C’est excitant. J’ai beaucoup de choses à apprendre, et je m’y attelle. Et bien sûr, j’ai une fabuleuse coupe mulet à entretenir.

On présente souvent les histoires de changement de vie ou de reconversion sous un angle un peu romantique, en mode « Ecoute ton cœur », alors que ce sont parfois des décisions difficiles, coûteuses à beaucoup de niveaux. Dans mon cas, la décision s’est imposée d’elle-même sans que j’aie la sensation d’avoir vraiment le choix. Mais j’ai aussi la chance d’être dans une situation matérielle qui me permet de le faire assez sereinement. C’est ce cheminement j’avais envie de raconter ici.

Voilà, bye bye 2022, année de transition. Welcome 2023, année de création. Et si aucun de mes projets n’aboutit, ce n’est pas très grave. J’aurai essayé. Et j’irai ouvrir ce camping queer karaoké dans un coin tranquille de l’Auvergne ou du Limousin, et vous m’y rendrez visite, n’est-ce pas ?

Très bonne et douce année 2023 à vous ! Dites-moi en commentaires ce que je peux vous souhaiter pour l’année à venir !


20 réflexions sur “Prendre un nouveau départ

  1. Un beau récapitulatif qui fait écho à des questionnements semblables chez moi. Peut-être la créativité délaissée revient-elle toujours en force vers 40 ans ? Cela ne semble pas trop tard, on a besoin d’expérience et de recul pour donner de la profondeur à ce qu’on crée. Je te souhaite donc une année 2023 riche en créativité douce et paisible, de celle qui n’entraîne pas vers les abysses.

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    1. Merci Audrey, je crois que nous sommes nombreux•ses, les personnes créatives à nous sentir tiraillé•es ! Je me dis comme toi que le fait d’avoir 40 ans donne certainement une épaisseur à ce que l’on fait, en tout cas je préfère vraiment ce que je produis maintenant à ce que je pouvais faire à 25 ans, c’est toujours ça 😄 A toi aussi une année 2023 où les pinceaux fleurissent et où l’esprit s’apaise !

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  2. Bonne et heureuse année à vous, Paule-Elise et Hélène! Je vous souhaite la santé, le bonheur et la réussite de tous vos projets.
    En ce qui me concerne, j’espère naviguer en 2023 sur des eaux plus calmes. 2021 et 2022, années cancers! Chimiothérapie, opérations chirurgicales, longue convalescence fin 2022 et consultations de contrôle et de surveillance à n’en plus finir! J’ai été pris en charge par des équipes médicales au top, très à l’écoute.
    Dans l’incertitude des temps, j’ai continué à tourner les pages de notre histoire pour y trouver la force de ne jamais baisser les bras. « Jamais las de guetter dans l’ombre la lueur de l’espérance ». Sur Twitter, des personnes m’y ont aidé, à travers leur passion de l’histoire des hommes et femmes de notre pays, ce qui m’a été fort précieux!
    J’espère vous revoir lors d’un prochain passage dans les Hauts-de-France. Je sais que vous en conservez un fort beau souvenir.
    Je vous embrasse. Amicalement.

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  3. Très belle année à toi !
    Que nos chemins se croisent encore virtuellement ou peut-être derrière un micro de karaoké ☺️
    Cette année me semble très prometteuse pour toi et je te souhaite de l’apaisement et de te laisser porter par ce souffle créatif retrouvé.

    Xxx

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    1. Merci Isa, et avec plaisir pour un karaoké !! Ce souffle créatif me porte vers des envies de créations collectives, comme ce fanzine que j’espère tenir entre mes mains dans les mois à venir !! A toi aussi une année pleine de douceur et de joie

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  4. Chère Paule-Elise,
    Et bien j’ai envie de dire effectivement, quelle année 2022 ! Merci de livrer tout cela ici, c’est plaisant à lire et tellement rassurant. Je te souhaite une nouvelle année sereine, à la hauteur de tes désirs. À bientôt

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    1. Merci Eulalie, en effet je ne ferai pas des années 2022 chaque année ! Plein de doux moments avec tes proches pour cette nouvelle année, et peut-être l’occasion de se recroiser !

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  5. Que de beaux projets pour 2023 ! Je te souhaite te t’épanouir dans ta nouvelle vie et de poursuivre ton cheminement artistique avec succès ! Je te souhaite une année 2023 riche en créativité !

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  6. Super d’avoir pu aller vers ce que tu ressentais être bon pour toi ! Que tu ais la possibilité d’avoir 1 petite sécurité financière c est top ! Bon courage à toi dans tes projets. Belle année 2023 où tu puisse accomplir tes projets

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  7. J’aime beaucoup le concept de « passion douce » ! Parfois il faut beaucoup de temps pour comprendre ce qu’on veut vraiment faire de sa vie, mais ce qui est sûr c’est qu’il n’est jamais trop tard 🙂 bonne chance dans tout ce que tu entreprendras !

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  8. Merci de nous livrer ainsi ce bilan, ce cheminement. Le projet des veuilleurs avait l’être d’être quelque chose d’assez exceptionnel et j’ai hâte de participer à ton futur projet exceptionnel de fanzine féministe.
    Belle année 2023

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  9. Merci pour ta sensibilité, ta sincérité, ta justesse. C’est toujours un immense bonheur de te lire, de te suivre. Je te souhaite un superbe nouveau départ, une immense créativité, beaucoup de douceur et de bonheur.

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    1. Merci chère Alexandra pour ces gentils mots ❤ A mon tour de te souhaiter une nouvelle année riche en découvertes, en écriture et en images ! Continue de partager tes coups de cœur, ça nous fait toujours rêver !

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  10. Belle année mouvementée pour toi, moi aussi c’est la quarantaine, et on se pose tout un tas de questions, on se demande à quoi on sert ? Si c’est mal de s’occuper de soi ? Etc … 🙂

    2022 a aussi été riche et nouvelle pour moi ! J’ai démissionné (refus de ma demande de rupture conventionnelle, mais j’ai rebondi autrement), déménagement dans une nouvelle région et lancement de mon activité photo ! Aussi sous le coup du chômage j’ai une certaine sérénité pour ce démarrage plus que doux, et surtout je prends du temps pour moi, car ces 16 dernières années dans mon ancien boulot m’ont un peu abîmé … Je ne sais pas où me mènera ma nouvelle activité, en parallèle je continue mon blog, je me balade dans le offices de tourisme pour me faire connaître aussi, on verra bien, je ne suis pas une forceuse, si des choses doivent se faire, elles se feront ! 😀

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    1. Wow, je vois que 2022 a été une année de mutation pour toi aussi ! J’ai l’impression qu’on a traversé des périodes et des questionnements similaires. Alors je te souhaite plein de bonnes choses dans cette nouvelle vie, et surtout que tes projets s’épanouissent en douceur… tu as raison, il ne faut pas forcer !

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