Varsovie, entre mémoire et oubli

Je reprends le fil de mon voyage en Europe centrale en train avec le pass Interrail au printemps 2019… Deux ans déjà, une autre époque ! Je n’ai pas réussi à poursuivre ces articles avec les confinements et les restrictions que nous avons connus. Je me disais : à quoi bon raconter ces voyages alors qu’on ne peut plus aller nulle part ? Je n’avais tout simplement pas le cœur de me replonger dans ces souvenirs. Pourtant l’envie est revenue progressivement de boucler ces récits avec les deux villes qui n’avaient pas encore eu leur article, à savoir Varsovie et Munich. L’article sur Varsovie était déjà bien avancé lorsque le premier confinement a commencé. J’ai mis un peu de temps à le finir, mais le voici 🙂

Cela vous est déjà arrivé de ne pas aimer un endroit où vous êtes en voyage ? Pour moi, c’est vraiment rare, car je pense qu’il y a toujours quelque chose à aimer si on ouvre bien les yeux. Il n’y avait bien qu’Istanbul qui m’avait fait cet effet là et que je n’avais pas aimée… jusqu’à ce que je découvre Varsovie. A Varsovie, comme à Istanbul d’ailleurs, ce ne sont pas les lieux eux-mêmes que je n’ai pas aimés. Il faudrait être difficile en effet pour ne pas aimer le palais de Topkapı ou la vieille ville de Varsovie. C’est plutôt une question d’ambiance et, il faut le dire, de conservatisme, qui m’oppresse carrément.

J’ai donc hésité à écrire cet article parce que je ne vois pas forcément l’intérêt de parler ici de choses que je n’aime pas. Pourtant, Varsovie a soulevé des émotions multiples en moi et je l’ai trouvée passionnante malgré cette atmosphère ambivalente. Quand on aime l’histoire et les lieux de mémoire, la Pologne est incontournable, mais elle ne laisse pas indemne tant les questions mémorielles y sont sensibles. Voici donc un portrait complètement subjectif de Varsovie, entre mémoire et oubli.

Varsovie et son passé soviétique

Il faut dire que mon bref séjour à Varsovie a commencé du mauvais pied et je crois que cela a conditionné les deux jours que j’y ai passés. J’arrivais de Gdańsk, j’étais tombée sous le charme de cette ville baltique chargée d’histoire où j’aurais facilement pu rester quelques jours de plus. Mais c’était le jeu de ce Blitztrip : enchainer les villes sans respirer, avaler l’Europe à grandes bouchées, à grande vitesse. Pour gagner du temps et rencontrer des personnes facilement, j’ai souvent fait des visites guidées. Je suis généralement bien tombée, voire très bien tombée comme à Zagreb. Mais à Varsovie, ça a été un fail.

Je me suis laissé appâter par un tour au vernis soviétique à bord d’un van vintage. Oui, c’est un truc de kéké, mais je trouvais ça marrant. Me voilà donc partie pour une grosse demi-journée avec une jeune guide, un très jeune chauffeur et un couple d’Australiens retraités. Une équipée déjà fort improbable. La visite commence place Grzybowski, non loin du fameux Palais de la Culture, cet impressionnant bâtiment soviétique qui se trouve au cœur de la ville et qui en est l’emblème.

La guide nous a emmenés là, car nous pouvons embrasser du regard des bâtiments de plusieurs époques : l’église de la Toussaint, datant du 19ème siècle et reconstruite à l’identique après la Seconde Guerre mondiale, le Palais de la Culture et une belle skyline de gratte-ciels de part et d’autre des immenses avenues. C’est un beau paysage urbain en effet. On voit les strates de l’histoire, ça ne peut que me plaire.

La guide nous explique ensuite que nous sommes à la limite de l’ancien ghetto. Elle ajoute aussitôt : « D’ailleurs, la Pologne n’y était pour rien dans l’Holocauste. Ce ne sont pas les Polonais qui ont déporté les Juifs, ce sont les nazis. » Elle assène cela avec un mélange de candeur et d’assurance qui me fait froid dans le dos. Comme si elle récitait un texte appris par cœur. La visite continue, mais je reste bloquée là-dessus.

Je me souviens qu’un an auparavant, en 2018, le Parlement polonais a voté une loi sanctionnant toute personne qui associerait l’état polonais aux crimes commis sur son territoire pendant la Seconde Guerre mondiale. Et cette guide, qui doit avoir dix ans de moins que moi, y croit dur comme fer. Je crois que ce moment a scellé mon destin avec Varsovie. Impossible de passer à autre chose, alors que la guide insiste sur « Nous les Polonais, victimes de l’Histoire » et qu’elle s’émeut davantage en évoquant les rayons vides des magasins pendant son enfance que le sort des Juifs morts dans les camps d’extermination.

Je sais, c’est facile de juger. J’ai grandi dans une société d’abondance et je ne sais pas ce que c’est, de manquer de tout. Pendant la période communiste, il fallait être tiré au sort pour avoir le droit d’acheter une voiture. La légère « ostalgie » que je confesse ressentir parfois est certainement déplacée. En tout cas, elle disparait complètement quand j’arpente les avenues interminables de barres bétonnées soviétiques qui font le cœur de Varsovie.

La visite s’égrène lentement, nous passons trop de temps dans un petit musée anecdotique qui raconte la vie quotidienne au temps du soviétisme, et passons trop peu de temps à nous balader dans la ville. Nous terminons par un déjeuner dans un milk bar du quartier de Praga, de l’autre côté de la Vistule. J’avais peur que les « bar mleczny » soient un vestige pittoresque réservé aux touristes, mais il n’en est rien. Il s’agit de cafétérias vraiment pas chères qui ont essaimé pendant la période communiste pour que les travailleurs puissent se nourrir à toute heure pour une somme très modique. La cuisine y est typique, copieuse, servie sur des tables en formica. Il y a des touristes, mais aussi et surtout des personnes modestes, et notamment des personnes âgées, qui continuent de s’y nourrir pour pas cher. On sent que c’est un lieu de vie du quartier.

J’ai bien aimé cette expérience et j’aime bien la nourriture polonaise en général, mais à nouveau la discussion qui accompagne le repas me gâche le plaisir. La guide et le chauffeur du van partent en roue libre sur l’immigration en Europe et, vous savez, les gens qui profitent des aides sociales etc. Je me plonge dans mes pierogis en attendant que ça passe.

Il est déjà plus de 15 heures quand le van me dépose à l’hôtel. J’ai la désagréable impression de m’être fait avoir et d’avoir perdu mon temps, alors je décide de repartir à zéro avec Varsovie et d’aller voir la vieille ville, comme toute bonne touriste.

La balade de la deuxième chance

Je suis contente d’être seule et de marcher à mon rythme dans la ville. Je passe devant le Prudential Building, l’un des premiers immeubles Art déco de la ville, puis devant un ou deux musées aux façades néo-classiques, dont certaines portent encore les traces d’impacts de balles de la Seconde Guerre mondiale. J’arrive sur la place Józef Piłsudski, du nom du leader de l’indépendance retrouvée de la Pologne après la Première Guerre mondiale. Le monsieur a sa statue, comme il se doit (je l’ai confondu avec Staline au début, une sombre histoire de moustache). Sur cette grande esplanade se trouve aussi la tombe du soldat inconnu et le Sofitel le plus laid du monde. Deux autres monuments plus récents attirent mon attention.

Il y a un escalier en marbre noir, comme une passerelle d’avion, qui commémore l’accident de Smolensk qui a coûté la vie au Président polonais Lech Kaczyński et à 96 autres personnes en 2010. C’est assez particulier, l’idée de faire une passerelle d’avion pour commémorer un crash, mais passons. Non loin de ce monument, il y a aussi une statue de Lech Kaczyński en personne, des fois qu’un seul mémorial ne suffirait pas. La statuaire virile en Pologne, ça ne rigole pas. Je pense aux statues de Jean-Paul II que j’ai vues à Poznań et Gdańsk. Je vous ai dit que ça m’oppressait ?  

Pourtant, j’ai envie de l’aimer, cette ville ! En plus il fait beau, l’air est printanier. « Allez, on se détend, on arrête de se prendre la tête », je me dis en poursuivant ma balade vers la vieille ville et en essayant d’ignorer la statue d’un évêque quelconque qui me guette devant une belle église néobaroque (arrêtez avec les statues, sérieusement).

Je précise que, forcément, tout est néo-quelque chose à Varsovie puisque la ville a été détruite à 85 % à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Me voilà bientôt devant le château royal de Varsovie, au pied de la statue d’un autre moustachu dénommé Sigismond III (il m’oppresse beaucoup moins, vu que je ne sais rien de lui, et puis je trouve que Sigismond est un prénom plutôt rigolo). Je pense à Hélène, qui m’a raconté sa visite du château royal à l’occasion d’un convoiement et qui a eu le droit de s’y promener sans aucun autre visiteur. J’ai la flemme pour cette fois, je préfère arpenter la ville.

Les jolies façades colorées se déploient dans les rues étroites de la vieille ville. C’est petit, touristique, mais très charmant. Je vais boire une grande bière sur la place de la Vieille-Ville, où il y a notamment une statue d’une sirène plutôt badass avec son épée et son bouclier. Ciel, une statue d’une femme. Ça va mieux.  Je profite de cette atmosphère des premières soirées de printemps qui se prolongent.

Depuis la vieille ville, je vous conseille de continuer la balade au nord. Quand on sort par l’ancienne fortification en briques, on arrive dans un quartier de théâtres, de bars, de petites rues qui descendent vers la Vistule. J’y ai vu de belles façades décorées de mosaïque, des niches abritant des sculptures. Un air plus bohême.  

Je croise même une autre statue de femme, n’en jetez plus ! Il s’agit cette fois de l’illustre Marie Skłodowska-Curie. Elle domine la Vistule, elle a une belle vue. La réconciliation s’amorce, un orchestre joue de la musique au pied de la colline en prévision d’un festival qui a lieu les jours prochains. Sur le bord de la Vistule, les Varsovien·ne·s font du jogging ou boivent de la bière. Je choisis mon camp : team bière, évidemment. Et je regarde le ciel changer sur la rive sauvage de l’autre côté. La Vistule est large, traversée de peu de ponts.

Une fois la nuit tombée, je rentre à pied en me perdant dans le quartier de l’université. Je tombe inopinément sur un buste de Napoléon sur le terre-plein d’une grande avenue – il ne manquait plus que lui ! Quelques minutes plus tard, je m’écroule de fatigue dans la chambre d’un hôtel impersonnel tout en marbre désuet.

Le ghetto juif de Varsovie

Le lendemain, je me dirige vers l’ancien ghetto de Varsovie. Il représentait une superficie vraiment énorme au centre de la ville (environ 300 hectares). La colère revient à la pensée de toutes les personnes qui ont été persécutées, humiliées, affamées, tuées ici. Aujourd’hui, c’est un quartier résidentiel de barres d’immeubles et de cours arborées. Dans une ville qui met des statues d’évêques, de pape ou d’homme d’état moustachu partout, je croise au début bien peu de traces des 440 000 personnes qui ont vécu dans le ghetto pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y a de grandes fresques de street art dans les escaliers des résidences qui semblent y faire référence, mais les inscriptions sont en polonais et je ne les comprends pas.  

Il faut arriver sur la place du musée Polin pour trouver le monument aux héros du ghetto. La place est vivante, il y a une grande tente accueillant un événement dont, là encore, je ne comprends pas bien la signification. Des familles se prennent en photo, drapeau d’Israël à la main, devant le monument figurant d’un côté les combattants juifs dans le ghetto incendié et de l’autre la « marche vers le néant » des femmes, des enfants et des personnes âgées. Ce monument impressionnant, massif, a été conçu par le sculpteur juif polonais Nathan Rapoport et inauguré en 1948 grâce à des fonds d’organisations juives.

Je visite ensuite le musée Polin, qui est consacré à l’histoire des Juifs de Pologne. Le bâtiment est magnifique, tout en transparence en surface, alors que les collections sont présentées en sous-sol. On y découvre mille ans d’histoire des populations juives en Pologne à travers un parcours très bien construit, très pédagogique. Je n’ai pas pu y passer tout le temps que j’aurais aimé, mais j’ai été très marquée par la reconstitution d’une synagogue traditionnelle, et bien sûr par les salles impressionnantes sur le ghetto et la Seconde Guerre mondiale. La scénographie est vraiment immersive et visuelle. De quoi marquer les esprits durablement.  

Il ne me reste déjà plus beaucoup de temps et je presse le pas vers le monument de l’Umschlagplatz, quelques rues plus haut. Ce monument, qui représente un wagon, commémore le lieu d’où partaient les convois vers les camps de concentration et d’extermination. C’est un lieu très simple et pourtant plein d’émotion. On passe sous une stèle noire figurant une forêt d’arbres tombés et on se trouve ensuite face à une liste de 400 prénoms juifs et polonais. Chaque prénom représente mille victimes du ghetto de Varsovie.

Rétrospectivement, je ne m’explique pas vraiment pourquoi c’est la colère qui prédomine à ce moment-là alors que, quelques jours plus tard, dans un lieu similaire à Budapest, je ressentirai plutôt du recueillement et une immense mélancolie. Les deux sentiments, j’imagine, sont légitimes face au souvenir de ces événements terribles

Je retourne vers la gare en empruntant l’avenue Jean-Paul II (évidemment), une immense artère qui me ramène vers le Palais de la Culture et les buildings du centre-ville. Les distances sont grandes à Varsovie et la ville n’est pas vraiment aux dimensions d’un petit piéton. J’ai l’impression de ne pas avancer, dans ce décor de barres grises interchangeables.

Sur le chemin, je m’arrête brièvement à la synagogue Nożyk, qui a survécu à la Seconde Guerre mondiale et qui est encore en activité. Elle est un peu écrasée par les gratte-ciels environnants, mais elle se tient paisiblement au milieu d’une esplanade arborée. Des policiers montent la garde, car la synagogue a été vandalisée plusieurs fois. Depuis son inauguration en 1902, elle a vu le pire de ce dont nous sommes capables. Et elle est toujours là, comme un symbole de résistance.

Voyager seule, c’est cela aussi : se laisser porter par ses obsessions et ses émotions, sans personne pour les tempérer. Quand je voyage avec Hélène, nous partageons nos ressentis et ces échanges façonnent les souvenirs que nous gardons. Mais quand je voyage seule, je peux par exemple m’adonner entièrement à mon obsession bizarre pour la statuaire publique et ma colère tourne en boucle sans personne pour me dire : « Varsovie mérite peut-être d’être regardée autrement ». Avec le recul, je reconnais que j’ai été sévère avec cette ville. Peu importe, finalement. Au moins, Varsovie ne m’a pas laissée indifférente. 

Et vous, quelles villes, quels endroits vous ont mis mal à l’aise pendant vos voyages ? Racontez-moi en commentaire, je suis curieuse !


10 réflexions sur “Varsovie, entre mémoire et oubli

  1. J’aime beaucoup ton article. Ça sert aussi à ça, les blogs voyage, pouvoir exprimer ses sentiments y compris ses déceptions. Moi, cest à Prague que je ne me suis pas sentie bien. La ville est magnifique mais la froideur des gens m’a dérangée.

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    1. Merci Renée ! C’est marrant, on parlait de Prague tout à l’heure avec Hélène, on n’arrive pas à savoir si on a envie d’y aller ou non. Ton commentaire tombe donc à pic !

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  2. Je pense que j’aurais été autant refroidie que toi en entendant le discours formaté et gênant de la guide ! Ça compte beaucoup dans l’expérience de voyage. Je me souviens avoir été mal à l’aise lors de mon voyage scolaire en Tunisie, pendant lequel notre guide (le même tous les jours) encensait Ben Ali régulièrement sans grande conviction (on sentait qu’il n’était pas vraiment libre dans ses paroles, touchant du doigt ce qu’est une dictature)

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    1. Merci Delphine, ton expérience en Tunisie me rappelle aussi un voyage au Vietnam, où je sentais vraiment qu’on ne pouvait pas du tout parler de certaines choses. Après, chaque pays a ses zones d’ombre et ses tabous. C’est compliqué !

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  3. Merci pour cette revue de Varsovie, je ne suis jamais allée en Pologne, alors je ne pourrais rien te dire sur cette ville. Pour les relations étranges avec les villes, j’adore Prague, mais je lui reproche son côté ville-musée envahie de touristes, cela ne permet pas d’en profiter vraiment alors qu’à l’opposé Budapest est une ville avec ses habitants, très belle d’ailleurs aussi, mais on peut s’y perdre, prendre le temps et rencontrer plus les habitants. Sinon, Paris : amour/haine typique. 😀

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    1. Haha Paris est un super exemple évidemment ! J’y suis née et j’y ai grandi, des fois je la déteste mais je n’arrive pas à la quitter… Quant à Prague, tu n’es pas la seule à dire ça, ça me dissuade un peu j’avoue.

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  4. Merci pour cette lecture subjective de la ville que je partage. Devant ce patchwork urbain, ce sont en effet des strates d’histoires qui substistent et où se confrontent les mémoires, individuelles et collectives : je pense à toutes ces villes, de Beyrouth à Pékin, qui ne cessent de se transformer, et à ces fantômes qui les habitent.

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