Zagreb la douce

Depuis que je suis rentrée de mon #Blitztrip, quand les gens me demandent s’il y a une destination que j’ai préférée, je pense tout de suite à Zagreb. J’inaugure donc dans le désordre la série d’articles sur les villes que j’ai traversées pendant ce périple et je commence par celle qui a été un vrai coup de cœur. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si l’un des symboles de Zagreb est le « licitar », un pain d’épice en forme de cœur que l’on trouve partout en guise de souvenir.

Suivez-moi dans le Zagreb des femmes, des fleurs et des forêts, dans le Zagreb historique et alternatif, dans une ville qui m’a plu, m’a surprise et m’a émue !

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Le « Badass women of Zagreb » Tour

J’ai eu la chance de commencer mon séjour à Zagreb avec Iva, guide de Secret Zagreb, pour une visite guidée rien que pour moi sur les traces des femmes badass de Zagreb. Quelle bonne entrée en matière ! Pendant deux heures, Iva me fait découvrir sa ville en me racontant la vie de femmes extraordinaires qui ont marqué l’histoire de la Croatie et qui, comme partout, ont été oubliées dans les récits officiels.

Il y eut par exemple les sœurs Baković, résistantes communistes torturées par le régime fasciste des Oustachis pendant la Deuxième Guerre mondiale, et qui ont donné leur nom à un petit passage du centre de Zagreb. Il y eut Štefanija Falica, qui prit les armes et l’uniforme, et Alma Balley, qui prit le volant. Il y eut Milka Trnina, grande cantatrice wagnérienne qui refusa toujours que sa voix soit enregistrée. Il y eut Marija Jurić Zagorka, journaliste et militante pour les droits des femmes, qui a sa statue dans l’une des rues les plus fréquentées du centre-ville.

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Il y eut aussi Nasta Rojc, peintre et lesbienne, dont j’ai envie de vous raconter l’histoire un peu plus en détails. Nasta est née en 1883 dans une famille de la haute société croate. Dès l’enfance, elle affirme un sacré caractère et refuse de se cantonner à ce que l’on attend d’une petite fille de son milieu. Elle arrive à convaincre sa famille de la laisser étudier sa vraie passion : la peinture. La jeune Nasta apprendra auprès des meilleurs maitres de Vienne et de Munich. Il lui faut toutefois se conformer à une injonction sociale à laquelle sa famille tient : le mariage. Elle épouse un ami peintre, Branko Šenoa, avec qui elle ne partagera pas vraiment sa vie, car le destin a prévu une autre rencontre pour elle…

C’est pendant un séjour en Angleterre qu’elle tombe sur Alexandrina Maria Onslow, elle-même femme relativement badass qui a été infirmière sur le front serbe durant la Première Guerre mondiale. Et là, c’est le coup de foudre. Les deux femmes ne se quitteront plus. Elles s’installent ensemble à Zagreb et tant pis pour les commérages. Nasta continue à peindre et se bat pour que les femmes aient leur place dans le monde de l’art – avec succès d’ailleurs.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les deux femmes soutiennent les partisans communistes et leur maison est confisquée par les Oustachis. Elles sont âgées et il sera difficile pour elles de se remettre de cette période, même après la guerre. Alexandrina décède en 1949 et Nasta en 1964. Elles sont enterrées ensemble dans le cimetière de Mirogoj. Cœur cœur.

Voilà l’une des nombreuses histoires qu’Iva m’a racontées pendant notre balade. Autant vous dire que je n’ai pas vu le temps passer !

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Si vous n’avez pas (encore) prévu d’aller à Zagreb là tout de suite, vous pourrez trouver un peu de badassitude croate à Paris grâce à la rétrospective qui est consacrée à Dora Maar au Centre Pompidou jusqu’au 29 juillet. Si Dora Maar avait la nationalité française, sachez que son père était un architecte croate renommé !

Je précise que cette visite guidée était un partenariat, mais faites-moi confiance, Iva est certainement l’une des meilleures guides que j’ai jamais rencontrées… elle a un sens inné du storytelling ! Elle propose également des visites du Zagreb gothique qui ont l’air vraiment fun ! Allez donc lui dire bonjour de ma part si vous passez par là.

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Wild Zagreb

Pendant la visite du matin, Iva m’a montré un sentier qui partait du centre-ville et qui montait dans la forêt vers les montagnes. Une chose qui fait le charme de Zagreb, c’est qu’elle est entourée de nature. Quand on sort de la gare, c’est d’ailleurs frappant : on embrasse du regard les jolis squares de la ville basse, la silhouette de la ville haute et les montagnes juste derrière. En partant du centre-ville, vous pouvez être au sommet de ces montagnes en trois heures de marche.

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J’avais passé les deux jours précédents à Budapest sous une pluie ininterrompue et dans le train, et je n’avais qu’une envie : être au grand air, marcher, respirer. J’aurais pu aller dans le parc Maksimir ou le cimetière Mirogoj, qui sont bien connus des guides touristiques. Mais pour une fois, je n’avais pas envie de voir la trace de l’homme.

P1010936Je me suis donc dirigée vers le sentier qu’Iva m’avait montré, et je me suis engouffrée dans cette faille de nature. J’ai basculé de la capitale à la forêt, d’abord en suivant un sentier aménagé fréquenté par des promeneurs de chiens et des joggers, puis un vrai chemin forestier où il n’y avait plus personne.

Le nord de Zagreb est fait de crêtes qui descendent des montagnes vers la ville et de vallons entre lesquels il n’est pas aisé de circuler. C’est vraiment étonnant à quelle vitesse on se sent loin de la ville. Je l’ai laissée derrière moi et j’ai inspiré toute la verdure que j’ai pu.

Pour trouver le début du sentier, cherchez le cinéma Tuškanac, qui est juste derrière l’une des artères principales de la ville (Ilica). Ensuite, vous n’avez qu’à continuer toujours tout droit !

Zagreb ville haute

En redescendant de la forêt, j’ai trainé dans la ville haute, que j’avais vue rapidement le matin. C’est là que vous trouverez notamment la belle église Saint-Marc avec son toit polychrome arborant le blason de la ville et son clocher à bulbe.

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Sur la même place se trouvent le palais de la Présidence et le Parlement. La Croatie a actuellement une Présidente, Kolinda Grabar-Kitarović, que vous avez certainement remarquée si vous avez regardé la finale de la Coupe du monde de foot l’an dernier. Si si, vous savez, celle qui n’arrêtait pas de papouiller Macron ! Grabar-Kitarović appartient à la droite conservatrice à tendance populiste et, le matin avec Iva, nous avons partagé notre frustration de voir des femmes arriver à un certain niveau de pouvoir, mais du côté obscur de la force.

Quant au Parlement, il fut le lieu de la proclamation de deux indépendances cruciales : l’indépendance de 1919 de l’Autriche-Hongrie et l’indépendance de 1992 de la Yougoslavie.

Dans la ville haute, il y a aussi plusieurs musées que je n’ai pas eu le temps de visiter, ainsi que la cathédrale avec ses deux flèches pointues. Si vous êtes dans la ville haute à midi, arrêtez-vous à la tour de Lotrščak, où un coup de canon est tiré chaque jour, pour le plus grand bonheur des groupes d’enfants (et sûrement pour de vraies raisons aussi). De là, vous aurez une très belle vue sur la ville basse, que vous pourrez rejoindre par le funiculaire ou par la promenade Strossmayer.

Zagreb ville basse

La ville haute a beaucoup de charme, mais c’est définitivement la ville basse que j’ai préférée. C’est là que j’ai senti la mesure de cette capitale à taille humaine, que j’ai profité de sa dolce vita et de ses nombreuses terrasses qui sont pleines à toute heure de la journée, que j’ai humé l’air du printemps entre les stands de fraises et les stands de fleurs. La ville basse, un peu fauchée, un peu fière, est pleine de vie sans être agitée.

On y trouve partout des surprises architecturales pour peu qu’on lève le nez : frises qui bordent les fenêtres, animaux sculptés, traces d’art déco. Quelques bâtiments plus marquants racontent chacun un pan de l’histoire de Zagreb. Le théâtre national croate, qui a été construit par des architectes viennois en 1895 dans un style très Belle Epoque, côtoie l’Académie de musique, qui est installée dans un bâtiment futuriste inauguré en 2014. Les deux se trouvent sur la place de la République de la Croatie, qui s’appelait jusqu’à récemment la place Tito.

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Le pavillon Meštrović, conçu en 1938 par Ivan Meštrović sur un plan complètement circulaire, fut brièvement une mosquée avant de devenir le musée de la Révolution sous le communisme. C’est aujourd’hui la maison des artistes croates.

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Image of war

Quand je parlais avec Iva et qu’elle évoquait « la guerre », je pensais au début qu’elle parlait de la Seconde Guerre mondiale. Il m’a fallu un peu de temps pour comprendre qu’elle parlait en réalité de la guerre de 1992-1995, cette guerre que je voyais se dérouler à la télé pendant mon adolescence sans rien y comprendre.

Dans la ville basse, vous pourrez visiter le centre « Image of war » si cette période vous intéresse. C’est un centre dédié à la photographie de la guerre de Croatie, qui a ouvert récemment. L’endroit est petit, mais très moderne et vraiment percutant. Il assume clairement un parti-pris émotionnel. Les images sont terribles, mais elles permettent de comprendre ces événements qui se sont déroulés si près de chez nous. Les villes les plus touchées en Croatie ont été Dubrovnik et Vukovar, mais la vie quotidienne était impactée à Zagreb également, où il fallait par exemple scotcher les fenêtres et les phares des voitures de manière préventive en cas d’explosion.

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Je ne suis pas ressortie de cet endroit vraiment indemne, mais je vous le recommande quand même, notamment parce que la personne de l’accueil est prête à vous expliquer plein de choses et à recueillir vos impressions. Pour moi, après avoir vu tant de lieux de mémoire des deux guerres mondiales, c’était terriblement démoralisant de voir de telles horreurs se perpétuer. Mais à nouveau, parce que ces horreurs se perpétuent, il faut s’y confronter parfois pour qu’elles ne se reproduisent plus – ou le moins possible.

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Autant vous dire qu’après cette visite, j’ai besoin d’air et de douceur. Direction le jardin botanique, un endroit charmant qui se trouve juste à côté de la gare, où je me remonte le moral en contemplant des tortues d’eau sous un petit pont japonais, avant d’aller boire un Spritz en terrasse.

Europa Kino et le festival de cinéma subversif

Je termine ce long article sur Zagreb (quand on aime, on ne compte pas) avec le cinéma Europa, qui est dans la zone piétonne de la ville basse. Le premier soir, je cherchais un endroit où boire ma petite bière du soir et je suis tombée sur le lieu parfait : ce grand cinéma d’art et d’essai avec une grande terrasse et un bar. J’entre dans le grand hall, je passe acheter quelques souvenirs dans la jolie petite boutique et je commence à discuter avec une bénévole du festival du film subversif qui se tient ces jours-ci et qui organise, ô joie, une rétrospective d’Agnès Varda. La bénévole veut me convaincre d’aller voir une conférence féministe là tout de suite. Mais là tout de suite, j’ai soif.

J’attendrai donc le lendemain soir pour me faire une toile dans le cinéma Tuškanac, celui d’où part le sentier forestier, où je vois « L’une chante, l’autre pas » en version originale sous-titrée en croate. La salle n’est pas tout à fait vide, il y a quelques hipsterettes motivées et je crois que cela aurait fait plaisir à Agnès Varda de voir que des jeunes femmes viennent voir ses films. Ce qui n’est pas si étonnant, car ses films sont tellement modernes. (Je pourrais vous parler d’Agnès Varda pendant des heures, mais rassurez-vous, je m’arrête là pour cette fois !)

En tout cas ces deux jours à Zagreb étaient définitivement placés sous le signe du matrimoine !

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Quand je sors du cinéma, la nuit tombe doucement, l’air est tiède. Je ne sais pas si vous êtes déjà allé au cinéma quand vous êtes en voyage. Je le fais de temps en temps et ça me donne toujours un sentiment de familiarité avec la ville où je suis. On se sent comme à la maison. Dans le soir qui tombe, j’achète une part de pizza que je mange en marchant. Quelques magasins sont en train de fermer, les passants se pressent chez les glaciers. Je profite encore de l’atmosphère de cette ville tout en nuances, plus qu’en contrastes, en réalisant qu’au-delà de toutes les bonnes raisons objectives d’aimer Zagreb, il reste une chose impalpable, dure à expliquer : je m’y suis sentie bien.

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Alors en la quittant au petit matin pour prendre mon train pour Munich, je ne lui dis pas « Au revoir », mais « A très bientôt ». Je suis sûre qu’on se reverra vite.

Locomotive

 

 

Cet article fait partie de la série #Blitztrip : 15 jours en train pour retomber en amour de l’Europe.


8 réflexions sur “Zagreb la douce

  1. Quel bau portrait de la ville ! Une de mes comparses à Arles était d’origine serbe et me vantait Zagreb… Tes photos et ton récit viennent s’ajouter à ses anecdotes qui me donnent une envie folle de partir à la rencontre de cette ville.

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    1. Merci ! Ça vaut vraiment la peine d’y aller et de rester quelques jours, car les environs ont l’air vraiment magnifiques aussi. A mon avis ça se goupille bien avec un trip en Slovénie vu que c’est juste à côté (et que c’est super aussi 😃)

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  2. Tu trouves toujours le moyen de parler de villes connues… de manière totalement différente. J’ai lu beaucoup de choses sur Zagreb mais là, j’avais l’impression de découvrir la ville, merci pour ce petit bol de fraîcheur 🙂
    J’adore le chemin en forêt (je suis fan des ces villes un peu schizophrène : mi urbaine mi nature) et je suis toujours aussi charmé par le toit polychrome de l’église !! Hâte de découvrir Zagreb à mon tour, un de ces 4 ^^

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  3. Il y a beaucoup de mes impressions dans ton article. Je n’avais aucune attente envers cette ville, je n’avais pas vraiment envie d’y aller non plus. C’était de l’ordre du « pourquoi pas ».
    Mais la ville basse, la terrasse du cinéma Europa, la nature, le jardin botanique « la guerre » qui n’est pas la même dans leur tête et dans la notre… La ville a changé en 5 ans, c’est même assez impressionnant. Les musées dont tu parles n’existaient pas. Mais le canon claquait déjà tous les jours.
    J’ai tellement envie d’y retourner !

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    1. Merci Tiphanya, je suis contente que tu te retrouves dans cet article, toi qui as passé du temps à Zagreb ! Moi aussi, j’ai bien envie d’y retourner et d’explorer la ville et ses environs.

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