Une virée histoire et mémoire à Saint-Denis

Il y a quelques semaines, on a eu envie d’aller assister à la fête de l’Insurrection gitane, un événement qui se tient à Saint-Denis chaque année. J’avais vu des affichettes sur le canal de l’Ourcq, le mot « mémoire » a fait tilt et nous voilà donc en route pour une journée histoire et mémoire riche en émotions.

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Le trajet en tram depuis chez nous est une parfaite introduction, avec ses toponymes qui disent tout d’une époque : entre Bobigny et Saint-Denis, on passe par deux boulevards Lénine et deux avenues Jean Jaurès, des arrêts Escadrille Normandie-Niémen, Libération ou 8 mai 1945. Comme on l’avait remarqué dans notre virée sur les traces d’Henri Barbusse, la cartographie de la Seine-Saint-Denis a tout d’un manifeste historique.

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L’Insurrection gitane

Saint-Denis, on connait déjà : l’incontournable basilique, à voir absolument ; le théâtre Gérard-Philipe ; le canal Saint-Denis, que l’on a suivi en longboard une fois depuis Paris (on a toujours aimé les micro-aventures improbables). Aujourd’hui, on vient donc pour cet événement particulier qui nous montre que Saint-Denis, lieu de l’histoire de pierres avec ses rois gisants, est aussi un lieu d’histoire faite de chair et de parole.

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Devant la basilique, on célèbre aujourd’hui la fête de l’Insurrection gitane, qui se veut un spectacle politique vivant commémorant le soulèvement du camp des familles tziganes d’Auschwitz II – Birkenau qui a eu lieu le 16 mai 1944. Ce jour-là, le camp des familles tziganes parvient à repousser les SS venus les conduire aux chambres à gaz. S’ils seront exterminés dans les semaines suivantes, cette date est restée comme un moment d’héroïsme et de résistance – en tout cas pour ceux qui la connaissent. Et c’est bien l’enjeu aujourd’hui : faire connaitre cet événement. D’ailleurs, le 16 mai est devenu depuis 2015 l’International Rromani Resistance Day. Car les échos sont nombreux entre ce que les Rromani, dans toute leur diversité, endurent aujourd’hui et ont enduré hier.

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Aujourd’hui en effet, la situation des voyageurs ressemble à une citation de La vie de Brian des Monty Python : « Parti de rien, tu n’es arrivé nulle part. » Car même si on constate des améliorations récentes, l’histoire des communautés de voyageurs est une longue série d’injustices en tout genre.

Tout d’abord, il faut rappeler que ce qu’on appelle les « gens du voyage » n’est pas un tout homogène, mais une multitude de communautés avec des origines, des cultures et des enjeux très différents. Il faut également préciser qu’une partie de ces communautés se définit sous le terme de « voyageurs » et non « gens du voyage ». Pourtant, on les appelle couramment dans la presse des « gitans », et les textes de lois qui les concernent utilisent le terme de « gens du voyage » qui englobe dans un grand tout les Roms (terme générique qui signifie homme en romani), les Yéniches et tous les gens qui ont un « mode de vie nomade ». Personnellement, je trouve cela réducteur et simpliste de définir quelqu’un par son mode d’habitation. Ce serait comme faire des lois spécifiques pour les gens vivant en appartements ou possédant une maison peinte en bleu. Absurde, n’est-ce pas ?

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Et pourtant. En me renseignant sur la situation des voyageurs en France, j’ai été très choquée de constater que, pendant des siècles et jusqu’à très récemment, ils ont été confrontés à un véritable racisme institutionnel. Je ne suis pas naïve, je sais que le racisme existe, que les préjugés sont omniprésents et tenaces dans notre société, mais j’étais ingénue en croyant que ces manifestations de méfiance et de haine parfois, étaient uniquement dues à des individus isolés. Malgré tout, la devise française est claire : « Liberté, Egalité, Fraternité. » Ok, mais pas pour tout le monde.

Prenons le cas du livret de circulation.

Ce document qui date de 1969 était obligatoire pour tous les « gens du voyage » de plus de 16 ans et devait être présenté aux forces de l’ordre en plus de la carte d’identité. Il devait également être visé à la gendarmerie tous les ans, sous peine d’amende. Ce livret mentionnait des caractéristiques physiques comme la couleur du teint. Rappelons pour mémoire que de nombreux voyageurs ont été internés, déportés et tués pendant la Seconde Guerre mondiale, comme Raymond Gurême dont on a entendu l’intervention à Saint-Denis. Je n’ose même pas imaginer ce qu’il a pu ressentir à chaque fois qu’il devait pointer à la gendarmerie avec son livret, comme un rappel des heures les plus sombres de sa vie.

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A droite, Raymond Gurême, résistant, déporté et survivant

Autre disposition de la loi, la population d’une commune ne pouvait pas dépasser 3% de « gens du voyage » alors que ces derniers devaient obligatoirement être rattachés administrativement à une commune pour voter. L’âge de droit de vote des « gens du voyage » était d’ailleurs de 19 ans et non 18 ans comme pour le reste de la population.

Effrayant, n’est-ce pas ? Rassurez-vous, cette loi n’existe plus car elle a été modifiée en… allez, dites une date… en 2015 ! Cependant, il faut attendre la loi Egalité et citoyenneté de 2017 pour que, sur le papier, les « gens du voyage » soient considérés comme des citoyens à part entière. Et cela ne s’est pas fait sans heurts à l’Assemblée nationale. 2017 !

Bon, si l’on est positif, on peut se dire qu’on est maintenant tous théoriquement égaux. Aujourd’hui, les voyageurs n’ont « plus qu’à » lutter contre des siècles de préjugés très solidement ancrés dans les mémoires collectives. Pendant la soirée de l’Insurrection gitane, nous avons écouté la fondatrice de l’association « Justice pour Angelo » (du nom d’Angelo Garand, un voyageur mort suite à une intervention des forces de police). Je ne connais pas assez l’affaire pour donner mon avis sur ce qui s’est passé ce jour-là,  mais j’ai pu vérifier une chose qu’a dite la sœur d’Angelo. Dans chaque article de presse sur l’affaire, les origines d’Angelo étaient citées dès les premières lignes et précédaient ses antécédents judiciaires. Rien de tel pour conforter l’opinion des gens sur « les gens du voyage », n’est-ce pas ? Pour finir, je rappelle un fait divers qui m’a particulièrement marquée. Il y a quelques mois, le maire de Wissous, dans l’Essonne, a débarqué ivre dans un camp de voyageurs basé sur sa commune pour menacer les habitants avec un sabre et un nunchaku.

Qu’il parait long, le chemin pour l’égalité.

A écouter : un petit montage sonore des concerts de cette journée.

Aujourd’hui à Saint-Denis, l’ambiance est festive et revendicative. Les danseurs montent sur scène. Des jeunes de Saint-Denis, voyageurs ou pas, chantent des airs traditionnels. Des musiciens viennent d’arriver de Slovaquie. Des gamins font une démonstration de boxe devant un stand associatif. Nous échangeons avec un groupe de mères de famille inquiètes de l’air que respirent leurs enfants sur l’aire d’accueil qui leur est réservée à Hellemmes-Ronchin, à côté de Lille. Elles nous donnent des cartes postales à envoyer à la Ministre de la Santé pour tenter, un tant soit peu, de faire pression.

 

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C’était à la fois très émouvant et révoltant d’entendre ces témoignages. Ce n’est pas évident de parler d’un sujet qu’on maitrise relativement mal, mais on préférait en parler quitte à commettre des maladresses plutôt que de ne pas en parler (N’hésitez pas à commenter d’ailleurs si vous souhaitez apporter des précisions). Il reste aujourd’hui encore des mécanismes d’exclusion dans notre pays qui sont proches de la ségrégation. Que faire pour les empêcher ? On ne sait pas. Mais ça commence peut-être par écouter le récit d’autrui.

Et si vous voulez en savoir plus sur cet événement : RV sur le site Insurrection gitane.

Le musée d’art et d’histoire de Saint-Denis

Comme la fête de l’Insurrection gitane dure toute la journée et la soirée, on se dit qu’on a le temps d’aller faire un tour dans ce musée, que j’ai toujours eu envie de visiter. Ça tombe bien, c’est la Nuit des musées et il est donc ouvert plus tard que d’habitude.

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Ce musée est installé dans un bâtiment étonnant : un ancien carmel bâti en 1625. Certaines salles correspondent ainsi aux cellules de ces religieuses vouées au silence et à la prière. L’élément le plus marquant, ce sont les citations au mur qui devaient guider ces femmes dans leurs méditations… mais qui sont super plombantes ! Du genre : « Qui garde sa bouche, garde son âme. » Ben, merci, c’est noté. Par contre c’est génial de les avoir gardées et la muséographie joue avec ces sentences en les faisant résonner avec les œuvres ou objets exposés. Au cœur du musée se trouve un joli cloitre fleuri, vrai espace de paix.

 

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Visiter ce musée, c’est comme de se balader dans le cerveau de quelqu’un qui a eu de nombreuses lubies successives… on adore ! L’archéologie qui témoigne de la longue histoire de Saint-Denis, la peinture de l’ère industrielle, le fonds Paul Eluard, avec notamment des esquisses de Picasso, le fonds le plus documenté existant sur la Commune et un ensemble d’architecture intérieure de Francis Jourdain. Bref, c’est hétéroclite (mais de gauche), surprenant et passionnant. Ah oui, et vivant aussi. Des animations ont lieu à destination des plus jeunes tandis que la chapelle accueille un vernissage d’étudiants en arts plastiques. On vous recommande vraiment la visite, d’autant plus que le musée n’est pas bondé et d’une taille vraiment appréciable, ni trop grand ni trop petit !

Informations pratiques sur le site du Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis.

La mémoire au coin de la rue

Entre la basilique et le musée, il y en a pour dix minutes maximum à pied. Et bien, sur cette courte distance, on est tombées par hasard sur deux mémoriaux. Comme ça, en pleine ville, au coin de la rue. Le premier, tout près de la basilique, est une sculpture dédiée aux victimes de la traite négrière et de l’esclavage colonial réalisée par Nicolas Cesbron et inaugurée en 2013. Des médaillons portent les prénoms de 213 esclaves avec leurs matricules et les noms qu’ils reçurent en 1848 suite à l’abolition de l’esclavage. La sculpture ressemble à un arbre ou à une planète.

 

Apparemment, un mémorial similaire existe à Sarcelles, ces deux villes comptant le plus grand nombre de personnes originaires des Outre-Mer vivant en Ile-de-France. Quand on connait la frilosité d’autres villes, comme Bordeaux, à évoquer cette période et à assumer leur part de responsabilité dans la traite négrière, on ne peut que saluer la présence de tels mémoriaux sur les terres franciliennes. Respect.

A lire sur le sujet : un article de Stéphanie Trouillard sur la mémoire de l’esclavage à Bordeaux.

Et puis au retour on croise cette fois un mémorial plus imposant érigé en l’honneur des Dionysiens (habitants de Saint-Denis) résistants et déportés. Il se trouve sur la place de la Résistance et de la Déportation, réaménagée récemment. Il y a un monument aux morts construit en 1968, un bâtiment de béton triangulaire. A côté, un monument récent représentant un morceau de rail entre deux miroirs évoque le souvenir de la Shoah. Il porte les noms de 111 Juifs et 90 déportés originaires de Saint-Denis et morts en déportation. Les deux miroirs reflètent la vie d’un samedi après-midi de mai 2018 et les silhouettes des passants d’aujourd’hui.

 

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Voilà, on a été impressionnées à l’issue de cette journée de sentir l’omniprésence de la mémoire et de l’histoire à Saint-Denis. Tout se faisait écho. On avait envie de le partager avec vous et on vous invite vraiment à vous y balader, vous ferez sûrement des découvertes qui ne vous laisseront pas indifférents.

Et si vous avez un petit creux, on vous recommande d’aller manger un couscous en terrasse au Restaurant des Arts près du parvis de la Basilique… on s’est régalées !

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2 réflexions sur “Une virée histoire et mémoire à Saint-Denis

  1. Vous lire est toujours un bol d’air frais, d’intelligence vive et de curiosité. Je suis très touchée par le sort de la communauté des voyageurs, que je vois chaque année aux Saintes au pélerinage de mai, et j’imagine combien cette manifestation était passionnante !

    Aimé par 1 personne

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