Au château de Rosa Bonheur à Thomery

Ce mois-ci, le rendez-vous #EnFranceAussi s’empare du thème du matrimoine, sous la houlette de Delphine (In rando veritas), d’Audrey (Arpenter le chemin) et de moi-même. Le matrimoine, comme son nom l’indique finalement, c’est tout ce qui a été créé par les femmes – et qui a donc souvent été invisibilisé pour cette raison.

Pour moi, le matrimoine est une passion, née de la frustration et du sentiment d’injustice d’avoir perdu mon temps durant mes études (un DEA de Littérature comparée et si peu d’autrices au programme). Alors l’une des missions de ma vie d’adulte est de rattraper ce temps perdu. Je me passionne donc périodiquement pour des femmes artistes, comme vous l’aurez sans doute remarqué ici ou sur les réseaux sociaux, au point où notre chienne porte le nom d’une écrivaine anglaise qui fut notamment l’amante de Virginia Woolf. (C’est too much, je sais.)

En voyage, le matrimoine est aussi une aventure, qui nous pousse à défier le GPS dans les petites routes du Berry pour trouver la maison de George Sand ou à faire une expédition en car postal suisse pour monter dans un village perché à plus de 2000 mètres d’altitude sur les traces de la grande voyageuse Ella Maillart. J’aime le matrimoine pour cela, parce qu’il nous fait toujours sortir des sentiers battus.

Aujourd’hui, nous partons en Seine-et-Marne découvrir le château d’une peintre qui a connu la gloire et le succès au 19ème siècle grâce à ses peintures animalières – j’ai nommé Rosa Bonheur. Le timing est bien choisi puisque cette année, on fête les 200 ans de sa naissance. Une grande rétrospective de son travail aura d’ailleurs lieu à Bordeaux (sa ville de naissance) au printemps et au musée d’Orsay à l’automne. On a hâte.

Une certaine idée du bonheur

Le jeu de mots est facile, je sais. Mais si je ferme les yeux et que je réfléchis à ma définition du bonheur, je vois : la vie avec une certaine femme, de l’art et des animaux. Au château de By, en pleine forêt de Fontainebleau, on plonge dans la vie de femmes qui ont vécu en amour / en famille / en béguinage / en sororité / en matrimoine (choisissez l’option qui vous convient), dans une vie dédiée à l’art, et plus particulièrement à la peinture animalière. Ici, mon rêve de bonheur a été une réalité.

Rosa Bonheur, qui apprend la peinture auprès de son père et qui peint depuis ses 14 ans, achète cette belle demeure bourgeoise grâce à la vente de son tableau monumental « Le Marché aux chevaux ». Autant dire que ce tableau s’est plutôt bien vendu. Elle y fait construire un atelier et aménager des espaces pour ses animaux, car sa vie toute entière est tournée vers eux. Au fil des ans, elle aura des chevaux, une lionne, des cerfs, des brebis, des moutons, un ara et bien entendu de nombreux chiens.

Elle s’installe au château de By en 1860 avec sa compagne Nathalie Micas et la mère de cette dernière. Les trois femmes décident de ne pas se marier, et Bonheur ne veut pas avoir d’enfant. Elles mettent leurs biens en commun – nous sommes ici en pleine définition du matrimoine – et leur vie s’organise autour de la carrière de Bonheur. Nathalie Micas, qu’elle connait depuis l’adolescence, est à la fois son agente et sa collaboratrice de travail. Comme tant de grand.e.s peintres, Bonheur a besoin d’aide pour abattre le travail, et c’est ainsi que Micas reporte des calques pour elle ou peint les fonds des tableaux, par exemple. Et elle s’occupe aussi des animaux.

L’atelier, situé à l’étage du château, n’a pas bougé depuis la mort de Bonheur et on a l’impression d’entrer dans un sanctuaire – ne manquent que les odeurs de térébenthine, de tabac et de chien.

Il se visite uniquement en visite guidée. On peut s’asseoir sur le tapis et s’imprégner de l’ambiance de l’endroit en écoutant la guide nous raconter la vie et la carrière de l’artiste.

C’est cosy et j’aurais pu y rester des heures, à regarder la lumière d’hiver entrer par les verrières et éclairer tous les objets qui peuplent ce lieu.

Portrait de la vieille dame en feu

Dans l’atelier, on est accueillies par un portrait en pied de l’artiste réalisé par sa dernière compagne, la peintre américaine Anna Klumpke. C’est un peu comme si Rosa Bonheur nous accueillait en personne, le regard au loin, les cheveux argentés, posant avec sa fameuse blouse brodée, peignant des chevaux – encore eux – un petit chien à ses pieds. Juste en face se trouve le tableau inachevé des chevaux, un grand format où galopent des silhouettes qui ne seront jamais terminées.

J’utilise sciemment le terme de « compagne » pour parler de Nathalie Micas et d’Anna Klumpke, car on le retrouve dans la bouche de Bonheur elle-même. Et même si je sais que oui, il n’avait pas tout à fait la même signification à l’époque qu’aujourd’hui… Nous touchons ici au sujet si délicat (devrait-il l’être ?) de la vie privée de Bonheur, sur laquelle on lit tout et son contraire, de « elle assumait ouvertement son lesbianisme » à « elles étaient bonnes amies ». Chacun•e projette sûrement ce qu’iel veut voir (ou ne pas voir) dans la vie de cette femme hors normes.

Si la guide a plutôt évité le sujet dans sa présentation, elle n’a pas éludé la question que notre amie Manon lui a posée sur la nature de la relation entre Nathalis Micas et Rosa Bonheur. Elle avait clairement réfléchi au sujet et défendait l’idée d’une Rosa Bonheur asexuelle, tout en soulignant qu’il ne s’agissait que d’une thèse parmi d’autres. J’ai apprécié qu’elle dise que Rosa Bonheur est une icône pour les communautés LGBTQI+ et qu’elle avait été redécouverte par les gender studies dès les années 1970.

La guide était aussi consciente du fait qu’en niant fermement l’homosexualité de Rosa Bonheur, on dépossédait un peu nos communautés. Sa position était plutôt nuancée et réfléchie, ce qui est malin, parce que les lesbiennes sont assurément un public cible pour cet endroit.

Pour ma part, je suis vraiment intriguée par le fait que ni Nathalie Micas ni Anna Klumpke (qui a pourtant vécu plus de 40 ans après la mort de Bonheur) ne se soient mariées. La biographie que Klumpke a écrite quelques années après la mort de Bonheur contient des passages savoureux, notamment sur le moment où Bonheur la convainc de rester vivre avec elle. L’histoire est digne d’un film.

Les deux femmes avaient plus de 30 ans d’écart, et la peintre américaine était venue à Thomery pour faire le portrait de la grande artiste qu’elle admirait. Au bout de quelques mois, Bonheur ne veut plus qu’elle reparte et lui demande de rester.

Klumpke relate la scène : « La chose est décidée, n’est-ce pas ? Ce sera le mariage divin de deux âmes ?« , demande Bonheur du haut de ses 76 ans. « Puisque vous m’adoptez dans votre cœur, je vous serai toujours fidèle », répond Klumpke. Mais que fait Céline Sciamma et où est le biopic ?

Klumpke reste avec Rosa Bonheur jusqu’à sa mort l’année suivante en 1899. Devenue sa légataire universelle, elle vit à Thomery jusqu’aux années 1930. Nathalie Micas, sa mère, Rosa Bonheur et Anna Klumpke sont enterrées ensemble au Père Lachaise.

Pour finir sur la question de l’homosexualité de Rosa Bonheur, son choix de vivre sans homme – indépendamment d’une éventuelle attirance pour les femmes – me rappelle ce qui a été défini dans les années 1960 comme le lesbianisme politique, à savoir une manière de combattre le patriarcat en arrêtant d’avoir des relations avec des hommes. Simple et radical, non ? Mais fermons cette parenthèse et revenons-en à nos moutons, nos lions et nos chevaux.

Wild horses

Au 19è siècle, les genres picturaux sont fortement codifiés et les femmes qui s’engagent dans la peinture ont un choix de sujets restreints, comme les natures mortes ou les portraits. Il existe une hiérarchie même au sein de la peinture animalière : les femmes peuvent peindre des petits lapins, mais sûrement pas des chevaux ! Bonheur s’affranchit de ces conditions et se lance dans des compositions monumentales, elles aussi réservées aux hommes.

Elle a un succès incroyable, en particulier en Angleterre et aux Etats-Unis, où la peinture animalière est mieux considérée qu’en France. Certaines années, elle ne peut même rien exposer en France, car ses peintures se vendent à l’étranger dès qu’elles sortent de l’atelier. Bonheur gagne bien sa vie et fait vivre sa famille. On relate ses sorties en ville dans la presse people et elle est une vraie star de son vivant.

Et pourtant, malgré tout le travail de postérité que fera Anna Klumpke après sa mort, elle passera comme tant d’autres dans la grande machine à oublier les femmes… jusqu’à aujourd’hui.

Le château de By a rouvert aux visites en 2018 sous l’impulsion d’une nouvelle propriétaire. C’est un work in progress, car il reste de nombreuses archives dans les greniers qui n’ont pas encore été ouvertes. Ce travail en cours alimente les réflexions sur cette grande artiste qui est en train d’être redécouverte.

Dans l’atelier, il y a des cartons à dessins qui se remplissent au fil des trouvailles, mais aussi des animaux naturalisés un peu partout, comme la fameuse lionne de l’artiste qui fait désormais office de carpette, du matériel de peinture évidemment ou encore une cheminée incroyable cernée de deux chiens de chasse sculptés par le frère de Bonheur.

La visite se poursuit dans un petit cabinet où la peintre recevait les gens qu’elle n’aimait pas trop, puis dans une pièce consacrée aux études préparatoires de l’artiste. Dessinatrice avant tout, Bonheur a produit des tonnes d’études préparatoires d’animaux vus sous toutes les coutures. Pour se documenter, elle allait aux abattoirs ou elle voyageait. Elle avait acquis une connaissance fine et précise de l’éthologie, et accordait une attention particulière au regard de ses sujets. C’est ce qui fait sa marque, je trouve : les regards profonds, souvent mélancoliques, des animaux qu’elle peint.

Aujourd’hui encore, le réalisme de ses peintures est salué, à tel point qu’une vétérinaire a consacré une thèse à l’apport de Rosa Bonheur dans la représentation de l’anatomie animale – tandis qu’aucune thèse en histoire de l’art ne lui est encore consacrée en France, apparemment. Pour moi, Bonheur a toute sa place avec ses contemporains, je pense par exemple à Courbet (pour le réalisme et les grands formats) et Millet (pour les thématiques rurales). Espérons qu’avec les 200 ans de sa naissance, elle retrouve la visibilité qu’elle mérite.

Avant de partir, faites un tour à la librairie et, si vous avez envie de prolonger ce moment, prenez donc un teatime dans l’élégante verrière qui accueille le restaurant. Vous pouvez aussi faire un tour dans le jardin, qui doit être très beau au printemps. Le château de By organise également un festival dédié aux artistes femmes pendant l’été. Et sur le chemin du retour vers la gare de Thomery, avec un peu de chance, vous apercevrez peut-être quelques chevreuils traversant la route en fin de journée…

Informations pratiques : Thomery est à 45 minutes de la gare de Lyon avec la ligne R (un train par heure, ne le loupez pas). La visite se fait sur réservation à des créneaux horaires précis. Elle coûte 15 euros par personne, ce qui m’a semblé plutôt cher, surtout qu’on ne voit que trois salles. Toutefois, on a compris que l’endroit commence à peine à avoir des subventions publiques et finalement, c’est cela la vraie question : pourquoi est-ce que Rosa Bonheur n’intéresse pas davantage les collectivités et les institutions ? Au final, je n’ai pas regretté mes 15 euros, mais ça peut faire cher pour certain.e.s et c’est dommage.

Si vous voulez découvrir quelques œuvres de Rosa Bonheur, voici un lien vers le catalogue du musée d’Orsay, qui en possède une bonne quarantaine. Est-ce que vous connaissiez cette artiste ?

Et suivez le hashtag #enfranceaussi pendant tout le mois de février pour découvrir des lieux matrimoniaux partout en France !


23 réflexions sur “Au château de Rosa Bonheur à Thomery

  1. Magnifique article, pour une superbe histoire, la réussite en tous points de Rosa Bonheur.
    Bien sûr je la connaissais, et je suis toujours heureuse de voir ses tableaux dans une exposition- jusqu’à présent collective, au Musée Marmottan Monet, et en 2019 au Musée des Beaux Arts de Rennes pour  » Les Femmes créatrices  » où elle voisinait avec Georgia O’ Keeffe, Madame Vigée Le Brun, etc
    Merci- amitiés

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  2. Quel bel hommage tu lui rends là. L’invisibilisation des femmes est toujours révoltante, surtout quand des femmes aussi brillantes que Rosa Bonheur passent à la trappe au profit d’hommes médiocres. Je ne peux qu’espérer qu’elle retrouve sa digne place dans l’histoire de la peinture.

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    1. Merci Audrey ! Je suis bien d’accord avec toi et je passe beaucoup de temps à être révoltée contre cette invisibilisation implacable des femmes. Heureusement, il y a beaucoup d’initiatives enthousiasmantes depuis quelques années, certaines plus sincères que d’autres, mais tout cela reste fragile quand même.

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  3. Je ne connaissais pas ce lieu, n’étant pas très loin. Je connaissais Rosa Bonheur de nom, car avec un nom comme ça, on s’en souvient évidemment, mais sans vraiment connaître son œuvre et encore moins son domaine artistique finalement, merci pour la visite ! 🙂

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  4. Je ne la connaissais que de nom et lors d’un week-end à Moret-sur-Loing j’avais eu l’idée d’aller visiter ce château.. mais je ne suis pas allée au bout de cette idée. Merci pour ce superbe article qui m’a appris énormément.

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  5. Mais pourquoi n’est-elle pas plus connue ici ?!? Du talent, de la reconnaissance, une histoire fascinante, elle a tout pour intéresser alors que j’apprends tout juste son existence! Incroyable qu’elle n’ait pas plus de rayonnement. D’ailleurs, merci pour cet article parfaitement dans le thème et qui montre bien l’écart qui existe toujours pour une femme artiste.

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    1. Merci Annabelle, je comprends donc que Rosa Bonheur n’est pas plus connue chez vous que chez nous, quel dommage… Espérons que les 200 ans de sa naissance soient l’occasion de la faire connaître un peu mieux !

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  6. « elle passera comme tant d’autres dans la grande machine à oublier les femmes ». Bien vu ! Je ne connaissais pas Rosa Bonheur. Une belle découverte et un article qui apporte sa petite pierre à l’édifice dans la reconnaissance des talents féminins.

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    1. Merci Delphine, c’est vraiment un super thème le matrimoine et ça m’a permis de découvrir de nombreuses figures plus ou moins oubliées. Et ça m’a aussi motivée pour faire cette visite que je voulais faire depuis longtemps chez Rosa Bonheur !

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  7. Ce thème matrimoine est passionnant!

    A part de nom, je ne connais pas Rosa Bonheur. Je te remercie d’ailleurs de nous l’avoir « présentée ». Encore une femme exceptionnelle injustement mise aux oubliettes.
    Ce qui me fait penser à Sophie Germain dont on a jamais mentionné son nom sur la tour Eiffel alors qu’elle le mérite amplement.
    Un château, une femme exceptionnelle, un adorable salon de thé, en effet le bonheur existe.
    Je vois que dans ce château des chambres d’hôtes y sont aménagées.

    Sino, on se retrouve au musée d’Orsay ?

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    1. Oui c’est vraiment un super thème ! En effet il y a des chambres d’hôtes au château de Rosa Bonheur, l’idée est sympa mais le prix prohibitif !! (350 euros la nuit, je me demande qui est le public cible… pas nous en tout cas 😥)

      Et oui, RV au musée d’Orsay à l’automne !!

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  8. J’ai appris beaucoup de choses grâce à cet article, même si je connaissais Rosa Bonheur. Le lieu a l’air vraiment intéressant à visiter, rien que sur les photos, on sent passer une émotion.

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  9. Il est génial cet article (oui, j’avance très doucement dans les billets spécial matrimoine mais vu le thème, je veux tous les lire). Je connais Rosa Bonheur grâce à ma fille (comme 90% de ma culture artistique). Je l’ai plusieurs fois confondu avec Courbet mais bon je n’y connais pas grand chose.
    Je ne sais pas si j’aurai l’occasion d’aller à Paris à l’automne prochain mais ça me donne bien envie.

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    1. Merci Tiphanya ! Je comprends le rapprochement avec Courbet, qui a peint aussi beaucoup d’animaux dans un style réaliste. Je suis très curieuse de découvrir la rétrospective en tout cas, car finalement on n’a pas très souvent l’occasion de voir les tableaux de Bonheur.

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