Rando entourloupe à Douai

C’est l’histoire de trois Parisiennes qui, parties pour un daytrip un peu au hasard, se retrouvent à arpenter la périphérie de Douai sous le cagnard du Nord, pour finalement renouer avec les racines de l’une d’elles. C’est l’histoire d’une journée où l’imprévu a pris le dessus, pour le meilleur. C’est une histoire d’amitié et de famille, de frites et de tarte aux pommes, de rencontres et de mémoire, bref de tout ce que l’on aime.

Mais d’abord, let me introduce notre acolyte du jour alias Manon, qui soi-disant déteste la rando (on y reviendra), mais aime assurément l’aventure ! L’an dernier, Manon est venue à Lens voir notre expo et on lui a montré nos spots préférés dans le coin. Apparemment ça lui a plu, les Hauts-de-France. Alors on s’est dit que ce serait cool de refaire une journée chti ensemble cet été.

On a choisi Douai pour des histoires de train, car c’est assez simple de faire l’aller-retour dans la journée depuis Paris. On s’est un peu emballées avec un aller à 8 heures le matin, c’était tôt et je me demandais s’il y avait tant de choses que ça à faire pour s’occuper toute une journée. A Douai. Etant la plus organisée du trio (ou en tout cas la seule dotée d’un sens de l’orientation), j’avais repéré quelques balades au cas où… au cas où quoi d’ailleurs ? Ah oui, au cas où la vie oublierait de mettre une aventure improbable sur mon chemin. Heureusement, la vie ne me déçoit jamais sur ce point. Je savais aussi que Manon avait des origines dans le coin, sans me douter que cela guiderait nos pas… mais n’anticipons pas !

La veille, on a échangé des textos avec Manon. Elle m’a dit : « Je suis claquée, on fait une journée chill demain ok ? » Réponse : « Ouais carrément, on est crevées nous aussi, d’ailleurs pourquoi on part à 8h du mat déjà ??? » Parfait, on était sur la même longueur d’ondes. Je nous voyais déjà en train de paresser en terrasse, bières fraîches à la main, tranquilles. Une escapade à la cool.

On retrouve Manon à Gare du Nord le lendemain. Le temps d’acheter un petit-déjeuner et nous voilà dans le TGV. Manon, qui n’aime pas la rando, est en short de sport et en baskets. J’aurais dû me douter de quelque chose ! En plus, elle lit « L’Equipe ». Ce n’était pas net dès le début cette histoire.

Depuis le train, je regarde les paysages que je traverserai une semaine plus tard en vélo. Le week-end d’avant, nous étions à Lille. Les Hauts-de-France, on ne s’en lasse toujours pas. En sortant de la gare à Douai, on tombe sur de l’architecture Reconstruction / Art Déco comme j’aime. Il y a de la brique, je me sens dans mon élément. La ville est calme, elle se réveille doucement (comme nous). C’est l’heure d’un deuxième café en terrasse, au soleil sur la place d’Armes, tout près du beffroi.

A l’office du tourisme, nous prenons des brochures qui indiquent des promenades à faire dans les environs. L’une d’elle promet terrils et rivière – le paradis ! Nous sommes aussi intriguées par l’église Notre-Dame des Mineurs et la cité de la Clochette, situées de l’autre côté de la gare. Il y a comme une envie d’exploration dans l’air. La brochure à la main, sans aucune idée des distances, nous repartons vers la gare, puis longeons les voies et traversons quelques rond-points avant d’arriver dans le quartier de la Clochette. Mine de rien, nous avons déjà marché 3,5 km.

C’est sans doute la seule information touristique que vous trouverez dans cet article, donc notez-la bien : si pour une raison ou pour une autre vous vous retrouvez un jour à Douai, allez voir la cité de la Clochette. J’aime bien les cités jardins, on en a de belles en Seine-Saint-Denis, à Stains par exemple. Celle-ci est un exemple parfait de cité minière de l’entre-deux-guerres, avec ses maisons en briques, ses porches en demi-lune et ses subtils détails autour des fenêtres. Les jardins sont propres, bien entretenus. C’est la Compagnie des Mines d’Aniche, l’une des plus importantes compagnies minières de l’époque, qui a construit ce quartier pour accueillir ses travailleurs immigrés, notamment Polonais.

Au cœur de ce quartier se dresse le clocher en briques de l’église Notre-Dame-des-Mineurs. Elle est fermée ce jour-là, malheureusement, il faudra que l’on revienne pour la visiter, car apparemment l’intérieur est truffé de références au monde de la mine. Elle a été construite dans les années 1920 pour les Polonais venus travailler dans le bassin minier. On y trouve d’ailleurs une relique de Jean-Paul II, car son petit-cousin a été prêtre ici pendant longtemps.

Nous faisons le tour de l’église en nous demandant où aller après. Il est à peine midi, il fait beau, la vie nous appartient. Hélène, se souvenant des promesses de la veille (la journée chill, remember), propose de s’asseoir sur un banc pour faire une pause. Le quartier est très calme, il y a juste quelques mecs qui font mine de s’entraîner sur le parcours sportif. Je déplie la brochure de l’office du tourisme en montrant l’itinéraire de la balade le long de la Scarpe. Sur la carte de Douai et ses environs, Manon montre un nom exotique : Roost-Warendin. « Ah, mais c’est de là que vient ma famille. Je ne savais pas que c’était si proche de Douai ! » Elle n’en dit pas plus, mais un mécanisme inexorable vient de s’enclencher.

Pour l’heure, ces dames ont faim. On replie la brochure et on demande à Google maps de trouver un resto pas loin. Puis on suit l’itinéraire vers un premier resto, pas très convaincant, à travers des rues aux maisons de briques. Plus on s’éloigne du centre, moins la circulation est agréable pour les randonneuses piétonnes que nous sommes. On met finalement le cap sur une friterie, ce qui nous vaut de traverser un rond-point à pied et de longer une zone commerciale avant d’entrer dans une zone industrielle. On laisse derrière nous un buffet chinois à volonté et un Burger King et on s’enfonce dans une zone d’entrepôts. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour une barquette de frites sauce Hannibal ! Mais elle est là, bien réelle, ce n’est pas un mirage : la friterie Bienvenue chez Jo. Il y a du monde, ce qui est bon signe. Heureusement pour nous, Jo ne part pour ses congés annuels que le lendemain. C’est parti pour les fricadelles du bonheur et les frites de l’amitié, avec un accueil qui fait plaisir. Mine de rien, nous venons de marcher 3 km pour trouver cette friterie.

L’après-midi s’annonce ensoleillée, parfaite pour une grande balade au bord de la Scarpe et vers les terrils. Il y a un chemin de halage qui longe la rivière et j’adore les chemins de halage. Il y a même un club d’aviron. Quand soudain, Manon appelle sa grand-mère. Comme ça, juste pour avoir quelques infos sur leur histoire familiale dans la région. Allô mamie, et tout bascule.

Évidemment, la grand-mère de Manon trouve impensable que nous passions par là sans rendre visite à la famille. Ni une ni deux, radio mamie se met en branle et nous voilà avec une injonction invitation à passer prendre le café chez René et Odette, le grand-oncle et la grande-tante de Manon, qu’elle n’a pas vus depuis plusieurs années. Manon essaie de résister, mais qui peut résister aux ordres d’une mamie ? Sûrement pas nous. Adieu, la Scarpe et le chemin de halage ! Hello, la D58 qui traverse tout Roost-Warendin.

Entre des fous rires et des vannes, Manon s’excuse de ce détour improbable : « Mais vous êtes sûres que ça ne vous embête pas ? » Elle ne sait pas (ou si justement, elle sait) que nous sommes les bonnes personnes avec qui se lancer dans une telle aventure. Hélène adore parler avec les vieilles dames et j’adore avoir de bonnes histoires à raconter. On adore le Nord, les récits familiaux, les nouvelles rencontres. On adore un peu moins longer les départementales à pied, mais cela fera notre gloire dans les histoires de René et Odette : « Elles sont venues à pied ! » Nous laissons les terrils à droite et le chevalement à gauche, qui se dresse au milieu des champs et des lotissements. Le soleil, enfin arrivé au terme d’un mois de juillet pourri, nous tape dans le dos et crame nos mollets blanchâtres.

« Par contre, tu ne pourras plus jamais dire que tu n’aimes pas la rando ! », je dis à Manon. S’ensuit un débat passionné sur le thème « Où s’arrête la balade, où commence la rando », quand Manon tue le game avec son concept de génie : « Non, mais j’aime bien la rando, la rando entourloupe tu vois. » Oui, je vois bien.

Au bout de la départementale, on tourne à gauche et on passe devant une église où officie un prêtre-fritier. Ce n’est pas une blague, il y a le camion à frites juste devant l’église, ça s’appelle La friterie du père Seb. C’est une star locale, il y a des articles sur lui si vous le googlez. En tout cas les frites après la messe, c’est la meilleure idée marketing ever.

Nous y voilà. Devant chez René et Odette. Un peu en sueur. Mine de rien, nous avons marché 4 km depuis la friterie. Manon souffle un grand coup et sonne à la porte.

Le contexte n’est pas propice aux embrassades, on se checke pudiquement. René et Odette nous réservent un accueil chaleureux. Il fait frais dans la maison et nous éclusons des bouteilles de Perrier sorties du frigo. L’intérieur est celui de tous les grands-parents, avec les bibelots, les énormes canapés, les photos des enfants, petits-enfants et arrière petits-enfants. La discussion va bon train, sans gêne, sans temps mort. On prend des nouvelles, on en donne. Puis on en vient aux souvenirs et aux anecdotes. Odette était commerçante dans le village et elle connaît tout le monde. René a une passion pour les dobermans. Il n’est pas du coin, il est né à 13 kilomètres de là.

René nous propose ensuite de nous faire visiter Roost-Warendin pendant qu’Odette, qui ne peut plus trop marcher, se repose. « Vous n’avez pas peur de la voiture au moins ? », nous demande-t-il, gentiment moqueur envers les piétonnes parisiennes que nous sommes. Au contraire, nous sommes ravies de nous faire conduire !

Nous allons d’abord au château de Bernicourt, que nous avons aperçu en arrivant. Non sans fierté, René nous montre la belle demeure seigneuriale qui a fait office de logis pour les cadres et les employés du temps des Houillères. Le bâtiment est beau, très bien rénové. Il abrite derrière ses murs de briques un écomusée qui a l’air plutôt chouette et un joli resto type bistronomique. Il y a aussi un projet de centre régional des contes et légendes, affaire à suivre ! (Oui, René nous a très bien vendu Roost-Warendin).

Nous faisons ensuite le tour du parc du château en longeant les étangs à l’ombre des arbres. On papote de tout et de rien. L’endroit est calme, apaisant, fréquenté par quelques familles. La prochaine étape du « René Roost-Warendin tour » nous emmène au cimetière – et que serait une micro-aventure ou une aventure tout court sans un passage au cimetière local ?

Pendant qu’il montre à Manon les tombes de leur famille, nous déambulons dans les allées en quête de ces détails qui racontent l’histoire d’une communauté. Les patronymes italiens et polonais, les plaques rendant hommage aux compagnons de la mine. Le chevalement se dresse juste derrière les croix. C’est une émotion aussi de voir le nom de famille de Manon sur le monument aux martyrs de la Résistance. René nous raconte les destins qui ont marqué la famille puis il nous présente à un ami à lui qui passe par là. « C’est bien que les jeunes viennent retrouver leurs racines », dit l’ami de René.

Après cette exploration, nous repassons chez René et Odette, car c’est l’heure du goûter. Par un heureux hasard, Odette a préparé un gâteau aux pommes le matin même… Comment ça se fait, que les personnes âgées ont toujours un gâteau ou une tarte pour accueillir d’éventuels visiteurs ? En tout cas, on ne se fait pas prier. J’ai l’impression de retomber en enfance, de ne plus avoir 40 ans, mais 8 ou 9 ans. Les grands-parents, les grandes-tantes ou les grands-oncles sont immuables. On leur obéit quand ils nous servent de la tarte et on écoute leurs histoires. C’est une sensation vraiment douce.

René allume son ordinateur pour montrer des photos à Manon. Tous ses dossiers sont très bien classés sur son ordi qui doit tourner sous Windows 97. Manon rigole devant des photos de son père plus jeune. Et en voyant des photos de sa grand-mère plus jeune, on ne peut que remarquer combien elle lui ressemble. L’après-midi est passée vite et il nous reste à faire une séance de photos souvenirs dans le jardin. Tout le monde y passe, Manon avec René et Odette, nous deux avec Manon, tout le monde a envie de garder une petite trace de cette journée.

Notre soulagement est immense quand René nous propose de nous ramener en voiture en centre-ville. Parce que mine de rien, on a marché 10,5 km au total depuis ce matin. Je vous laisse juger s’il s’agit d’une rando ou d’une balade. En tout cas, nous protestons très mollement pour la forme : « On ne veut pas vous déranger, vous êtes sûr ?  » et dansons intérieurement de ne pas avoir à arpenter à nouveau la D58 pour le retour.

René nous dépose en centre-ville. Il nous reste juste le temps de boire une bière au pied du beffroi. Le centre de Douai a l’air si mignon, avec ses canaux. Je suis sûre qu’elle fait partie de la longue liste des « Petites Venise de quelque part ». Le beffroi est superbe, imposant avec le lion des Flandres à son sommet. Nous débriefons la journée, et quelle journée ! Il est temps ensuite de reprendre le train.

Pour la petite histoire, sachez que cette rando entourloupe a eu des suites heureuses : René et Odette ont renoué avec la branche familiale de Manon et ils se sont revus peu de temps après alors qu’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps. L’histoire des trois Parisiennes qui sont venues à pied a, pour sa part, marqué les esprits !

Alors, d’après vous, c’était une balade ou une rando cette histoire ? Donnez-nous votre avis en commentaire !


5 réflexions sur “Rando entourloupe à Douai

  1. Bonjour Paule-Elise et Hélène, une très belle balade un peu rando quand même (10, 5km) mais je suis sûr que vous avez apprécié!Les cités minières recèlent de véritables richesses architecturales et puis il y a cette convivialité chez les familles d’anciens mineurs. J’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans les corons, je n’ai jamais regretté. Ici, je suis revenu vivre dans une maison des mines, au coeur d’une cité qui a été rénovée. Mille et un souvenirs réapparaissent.
    Oui, l’art déco est assez présent dans notre région avec la Grande reconstruction après 1914/1918, à Lens, Béthune … Chaque année, l’Office de tourisme de Lens/Liévin organise des visites et animations sur ce thème.
    Au Louvre-Lens, a été inaugurée l’exposition PICASSO mardi dernier. J’espère la visiter en fin de mois, mardi, j’étais retenu sur Arras pour une conférence sur l’engagement des femmes dans les OPEX, suivie d’une cérémonie commémorative en hommage aux militaires du Pas-de-Calais tombés en opérations extérieures.
    Demain, des hélicoptères canadiens se poseront à Vimy pour déposer une gerbe au Mémorial : un hommage simple, sans discours, sans personnalités, les soldats d’aujourd’hui à ceux d’hier. Je vous embrasse, heureux de vous connaître car vous êtes d’excellentes ambassadrices. J’espère que Vita se porte bien!
    Je vous embrasse. Amicalement.

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  2. Un périple comme je les aime ! Avec des frites, de la tarte aux pommes et un cimetière, c’est parfait ! C’est sûr que marcher le long d’une départementale n’est pas exactement bucolique, mais vous n’en avez sûrement que plus apprécié l’arrivée chez les grands-parents.

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    1. On était très heureuses d’arriver chez eux en effet (même si on ne les connaissait ni d’Eve ni d’Adam !). Parfois, il faut juste savoir se laisser porter par les événements, sans tout vouloir contrôler. Quand on y arrive, il se passe souvent des choses chouettes !

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