Washington Confidential

Ces dernières semaines, comme beaucoup, j’ai été très marquée par l’actualité liée au mouvement Black Lives Matter aux Etats-Unis et en France. Comme beaucoup, je ne sais pas très bien comment réagir, notamment parce que je ne suis pas une personne racisée. Pourtant, ces événements me touchent.

Je me suis souvenue des trois jours que j’ai passés à Washington DC en solo en 2010, et plus particulièrement de la visite très marquante du Anacostia Community Museum. Ce musée est consacré à l’histoire des communautés urbaines et notamment des communautés africaines-américaines. Et j’ai eu envie de vous raconter cette expérience.

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Vous m’excuserez pour la qualité des photos, c’était il y a longtemps ! Comme je n’ai pas pris beaucoup de photos à Anacostia, Hélène, en documentaliste avisée, m’a suggéré de regarder sur le site de la bibliothèque du Congrès, qui propose de nombreux documents libres de droits.

J’y ai découvert le travail passionnant de la photographe Carol M. Highsmith, qui documente les Etats-Unis depuis les années 1980 et qui a fait don de son œuvre à la Bibliothèque du Congrès. Je suis heureuse de partager cette découverte avec vous (voir plus bas).

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Washington, capitale… des museum geeks

Les Etats-Unis font toujours cet effet auprès des petits Européens : on a l’impression d’être immergé dans un film ou dans une série, même si on y est déjà allé plusieurs fois.  Si, comme moi, vous aimez les thrillers et les séries d’espionnage, Washington est pour vous ! Vous vous prendrez à imaginer les manipulations machiavéliques qui se trament derrière les imposants bâtiments officiels, au pied du Capitole ou dans les coulisses de la Maison-Blanche.

P1090374P1090619Washington est aussi pour vous si vous êtes un museum geek ! Sur le National Mall, en plein cœur de la ville, vous trouverez d’un côté les célèbres mémoriaux et monuments et de l’autre une brochette inégalable de musées qui, vous ne rêvez pas, sont gratuits.

Ils appartiennent à l’institution Smithsonian et offrent un panel vraiment impressionnant de connaissances et d’œuvres sur des thématiques aussi variées que l’histoire naturelle, la sculpture, l’histoire amérindienne, les beaux-arts, l’espace et j’en passe.

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Une œuvre de l’artiste coréen Nam June Paik

Comme j’étais seule, je me suis laissé aller à mon vice complètement déglingo de visiter des musées d’histoire. Party time ! J’ai passé littéralement un jour et demi rien qu’au National Museum of American History, un endroit complètement fou entre histoire « sérieuse » et pop culture. Vous pourrez y voir des objets absolument immanquables comme des figurines de GI Joe, la veste de Fonzy de « Happy days » ou des robes d’anciennes Premières Dames. J’étais fascinée, j’avoue.

Sur le National Mall, j’ai aussi trainé mes baskets à la National Portrait Gallery, au American Art Museum et au Hirschhorn Museum and Sculpture Garden (je vous recommande ce dernier pour son architecture de béton circulaire étonnante – et il n’y a vraiment personne).

J’ai consommé cette culture sans modération comme une adolescente qui découvrirait le concept d’open bar, finissant la journée sur les rotules et m’écroulant sur mon lit superposé de dortoir d’auberge de jeunesse à 21 heures.

Visite du Anacostia Community Museum

Mais le musée qui m’a le plus marquée ne se trouvait pas sur le National Mall, même s’il fait aussi partie du Smithsonian. Il s’agit du Anacostia Community Museum. A l’époque, le National Museum of African and American History and Culture n’avait pas ouvert ses portes. Je ne regrette pas, car si j’y avais été, je n’aurais sans doute pas eu envie de pousser jusqu’à Anacostia. 

Sur la carte, le quartier d’Anacostia n’est pas loin du centre-ville, à peine trois stations de métro depuis le Capitole et la Maison-Blanche, qui était alors occupée par Barack Obama. Et pourtant, en sortant à la station Anacostia, j’avais l’impression d’avoir parcouru une distance bien plus grande.

Je n’avais pas vraiment de plan du quartier et c’était à une époque où ça coûtait un bras d’utiliser ses données mobiles à l’étranger. Me voilà donc un peu au milieu de nulle part, dans une station de métro à côté d’une autoroute, sans rue prévue pour les pauvres piétons européens. J’ai fini par demander à quelqu’un quel bus m’emmènerait au musée d’Anacostia.

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Carol M. Highsmith, Murals in the Anacostia neighborhood of S.E., Washington, D.C., 2010

Il était évident que j’étais la seule touriste à des kilomètres à la ronde. Et dans le bus, j’étais la seule personne blanche. J’ai fait quelques recherches pour objectiver un peu mon ressenti, qui se base sur une expérience d’une demi-journée et qui reste très superficiel. Le recensement de 2000 indique que 92 % des habitants d’Anacostia sont Africains-Américains. Pourtant, jusqu’au début des années 1960, 87 % de la population était blanche, et de milieu modeste. La proximité des chantiers navals attirait les ouvriers.

Ce qui a changé, comme dans de nombreuses autres villes américaines, c’est l’émergence d’une classe moyenne qui a pu s’offrir plus de confort dans de nouveaux quartiers. A mesure que les familles blanches partaient, les familles noires arrivaient. Et à mesure que les familles noires arrivaient, les familles blanches partaient. La cohabitation entre les communautés est marquée par des événements difficiles, comme l’émeute de 1949 qui a suivi la déségrégation d’une piscine (Anacostia Pool riot).  

Ce que j’ai vu du quartier depuis le bus ressemblait à une banlieue type avec ses projects en brique brune, des équivalents américains de nos HLM. Un peu plus loin, il y avait des maisons en bois qui avaient l’air vieilles et passablement délabrées. Le quartier était très résidentiel, plutôt arboré et calme. Dans le bus, un homme m’a abordée en me disant de faire attention à mes affaires et de porter mon sac à dos devant moi. J’ai obtempéré même si je ne me sentais pas spécialement menacée.

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Carol M. Highsmith, Mosaic of US Capitol against red and white flag background located in the Anacostia neighborhood of SE, Washington, D.C., 2010

Et le musée alors ? Déjà, les personnes de l’accueil ont eu l’air un poil étonnées de voir une touriste française qui avait pris le bus pour venir jusque-là. C’était un jour de semaine et il n’y avait quasiment que des groupes scolaires dans le musée. Comme dans de nombreux musées ou centres d’interprétation en Amérique du nord, une grande place est accordée à la médiation. On se sent tout de suite bien accueilli et les discussions avec les médiateurs permettent d’enrichir la visite.

Les collections du musée rassemblent des œuvres d’art et des objets vernaculaires qui témoignent de l’histoire et des cultures communautaires. Ce sont des matériaux précieux, habituellement invisibilisés ou méprisés par les institutions.

Je me souviens avoir vu une série de photos sur les Negro leagues de baseball, dont certaines ont connu un grand succès dans les années 1920 à 1940. Le sport est toujours un bon révélateur des questions sociétales, et c’est vrai qu’il est incroyable (pour une personne blanche mal dégrossie comme moi) de réaliser qu’il y avait des ligues sportives ségréguées. Cela fait comprendre le caractère totalitaire de la ségrégation, qui s’immisçait dans tous les pans de la vie des individus.

Saviez-vous qu’il y a un musée consacré aux Negro leagues de baseball à Kansas City ?

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Carol M. Highsmith, Anacostia neighborhood, SE, Washington, D.C., 2010

J’ai aussi découvert au Anacostia Community Museum une exposition passionnante sur le linguiste Lorenzo Dow Turner, qui a mené un travail d’une grande force politique sur la langue et la culture Gullah. Les Gullah sont une communauté africaine-américaine qui vit dans les états de Géorgie, de Floride et de Caroline du sud. Dans le passé, leur langue a été moquée par les Blancs comme étant du mauvais anglais.

Or cette langue est un créole intégrant de nombreux emprunts à la grammaire et au vocabulaire de langues d’Afrique de l’ouest. Cela s’explique par le fait que les premières générations d’esclaves Gullah ont vécu longtemps à l’écart des Blancs, ce qui a permis de préserver certains apports culturels et linguistiques venus d’Afrique.

Lorenzo Dow Turner a mené des recherches sur cette communauté de 1929 à 1949. Il a rencontré les Gullah, il a voyagé en Sierra Leone et au Brésil, il a appris des langues créoles et le portugais, tout cela afin de retracer la continuité culturelle et linguistique de la communauté Gullah au sein de la diaspora africaine. Il a démontré l’influence des langues africaines sur la langue gullah, coupant court au mépris des dominants.

Quel voyage on peut faire en seulement trois stations de métro. Si vous avez la chance d’aller à Washington DC, je vous recommande vraiment de visiter le Anacostia Community Museum.

Ou sinon, de faire un tour sur leur site Internet et de visiter les collections en ligne. Le musée a aussi entamé une collecte de témoignages sur la période actuelle, entre Covid-19 et tensions raciales. Allez voir, il y a des choses vraiment intéressantes. 

Plus de photos d’Anacostia par Carol M. Highsmith sur cette page.

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Carol M. Highsmith, Frederick Douglass House in the Anacostia neighborhood of Washington, D.C.

A Anacostia, vous pourrez également visiter The Frederick Douglass National Historic Site, la dernière demeure du grand leader anti-esclavagiste du 19ème siècle Frederick Douglass. Né esclave, Douglass a gravi les échelons de la société jusqu’à devenir un écrivain, homme politique et militant influent promouvant l’égalité entre tous et toutes. Je n’ai pas eu le temps de faire cette visite, mais je suis sûre que c’est passionnant et que ça complète bien une journée à Anacostia.

Trois portraits vus à la National Portrait Gallery

 Le National Museum of Women in the arts

Parce que visiter cinq musées en trois jours ça n’était pas assez, je n’ai pas pu résister à l’appel de ce musée consacré aux femmes artistes. Mode matrimoine enclenché !

Situé en plein cœur de Washington, ce musée est installé dans un ancien temple maçonnique, ce qui est un peu insolite. On entre dans un hall de réception gigantesque et couvert de marbre. A nouveau, j’y étais presque seule et j’ai eu l’impression un instant d’être perdue dans un décor de série télé des années 1980. Mais après tout, pourquoi les musées devraient-ils toujours être sobres ?

P1090565La collection du NMWA regroupe plus de 5 500 œuvres d’un millier d’artistes, allant du 16ème siècle à nos jours. C’est l’un des seuls musées au monde (si ce n’est le seul) qui soit consacré aux artistes femmes, et ce depuis 1981.

A l’origine, il y a un couple de collectionneurs, les Holladay, qui se sont spécialisés dans l’acquisition d’œuvres réalisées par des femmes, en partant du constat que ces dernières étaient sous-représentées dans les collections des grands musées. (Spoiler alert : ça n’a pas beaucoup changé depuis).

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Sur l’avenue devant le NMWA vous pourrez admirer toute une série de sculptures de Niki de Saint-Phalle

Outre la collection permanente, vous pourrez voir au NMWA des expositions temporaires. Le musée est aussi actif pour promouvoir la visibilité des artistes femmes sur la scène artistique. C’est le genre d’endroit dont on souhaite qu’il n’ait plus besoin d’exister, mais dont on sait qu’il a encore de belles années devant lui. Je vous le recommande donc chaudement, et à nouveau vous invite à faire un tour sur leur site web pour découvrir plein de femmes artistes talentueuses.

P1090328Les événements récents ont fait remonter ces souvenirs de voyage de manière prégnante. Sur les réseaux sociaux, nous sommes de nombreux.ses allié.e.s antiracistes à nous demander ce que nous pouvons faire. L’une des réponses récurrentes est qu’il faut s’éduquer. Ça tombe bien, les voyages peuvent vraiment servir à ça. 

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Vue de la gare de Washington et du train entre Philadelphie et Washington

J’espère avoir commis le moins de maladresses possible dans cet article. N’hésitez pas à me faire part de vos remarques en commentaire si vous le souhaitez.

Deux conseils de lecture pour finir :

 


2 réflexions sur “Washington Confidential

  1. Washington est une ville qui me parait toujours un peu austère ou peut-être très carrée. C’est sûrement l’image que je m’en fais à travers des films et des séries ! J’avais déjà entendu parler de ses musées gratuits, une belle opportunité de se cultiver, là, plus d’excuses ! 😀
    Je ne connaissais pas du tout ce musée, il a l’air très intéressant. La question du racisme est très vaste, très complexe si l’on veut la prendre dans sa globalité. Il ne suffit pas de se réveiller un matin parce qu’on a vu les actualités, de décider de faire des choses à la va-vite sans réflexion. Ce combat doit se réfléchir mûrement, pas la question du combat qui paraît évidente, mais la manière de s’y prendre pour essayer de résoudre ce gros problème. La culture est un formidable vecteur d’apprentissage, et plus on apprend, plus on comprend et plus on a un regard ouvert sur le monde car on a quelques clés pour mieux le comprendre. 🙂

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    1. Merci Anne pour ces réactions. Je pense que Washington est une ville à voir, qui a de nombreuses facettes au delà de la ville fédérale et des musées. Si tu aimes les polars, je te recommande ceux de George Pelecanos, qui te font vraiment découvrir d’autres aspects de cette ville. Quant au racisme, tu as raison, c’est une question tellement complexe. Qui demande de se remettre en question à la fois individuellement et collectivement. J’espère vraiment que les mouvements actuels feront avancer les choses !

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