Saint-Ouen, et Puces si affinités

Si je vous dis « Saint-Ouen », vous pensez certainement au marché aux Puces, qui est un haut lieu touristique du nord de Paris. J’avoue que nous n’y étions pas allées depuis des années, ayant justement le souvenir d’un piège à touristes bondé. Mais la période est propice à la micro-aventure et à la redécouverte de ces lieux que nous délaissons habituellement.

Et c’est ainsi que nous avons redécouvert Saint-Ouen et le quartier des Puces non pas une, mais deux fois, au mois de février ! La première fois pour aller voir une exposition sur des objets soviétiques au marché Dauphine et la deuxième pour participer à une visite Explore Paris sur le thème « Au-delà des barrières, de Paris à Saint-Ouen ». Deux excellentes surprises à chaque fois. On vous raconte tout ça.

Lorsque nous sortons du métro Porte de Clignancourt, l’animation qui règne est une bonne surprise après les semaines de télétravail en ermite. Ça vit, ça respire, ça s’interpelle, bref ça fait du bien. Nous nous enfonçons dans le dédale de petits stands qui entourent les Puces proprement dites. On y vend de tout : des parfums, des fringues de sport, du matériel hi-fi à des prix défiants toute concurrence. On s’arrête à un stand vendant de délicieuses bricks bien chaudes.

Après cet avant-goût, nous accédons au Saint-Graal, l’historique marché des Puces avec un grand P. J’imagine que les allées clairsemées doivent rendre les commerçants moroses mais, pour les Parisiens, c’est le moment où jamais d’aller explorer les différents marchés. C’est un vrai plaisir de flâner dans les minuscules boutiques d’antiquités sans jouer des coudes.

Les Puces sont une véritable petite cité où tout le monde se connait. Les tenanciers des stands mangent ensemble. Certains amènent des pique-niques copieux, d’autres se partagent les plats à emporter proposés par les restaurants qui jouxtent les boutiques. Les cartes ont comme plats phare l’andouillette ou le bœuf bourguignon, de la nourriture solide censée tenir au corps pour supporter les longues journées d’achat ou de vente. Il y a une âme vraiment populaire et sans chichi, ça nous plait.

L’exposition sur les objets de la Guerre froide se déroule à la galerie Dauphine, dans le marché Dauphine, qui regroupe les bouquinistes et les vendeurs de disques. C’est de loin l’endroit le plus fréquenté des Puces ce jour-là. Au rez-de-chaussée, il y a une soucoupe volante géante, qui est censée incarner l’habitat d’un futur qui n’est jamais arrivé. Ambiance vintage garantie, on vous dit !

Vous le savez peut-être, je me suis offert une platine vinyle il y a quelques mois. Je commence donc à collectionner les disques et je découvre que c’est un excellent moyen de dépenser beaucoup d’argent très rapidement. Je me jette donc avec enthousiasme dans la mêlée, tout émoustillée à l’idée de trouver LA perle rare. Les conversations autour de nous valent le détour :

« – Bonjour, je cherche environ cinquante disques.

– Très bien, vous aimez quel genre de musique ? 

– Ça m’est égal, je veux les coller sur mon plafond. »

Nous fouillons dans les nombreux bacs qui s’étendent autour de nous. Paule-Elise cherche des disques de classique. Je cherche tous les styles de musique à condition que l’interprète soit une femme. C’est la meilleure solution que j’ai trouvée pour ne pas me ruiner puisque leurs disques sont toujours moins cher que ceux des hommes. Dans un des stands, deux vinyles me font de l’œil. Il s’agit des plus grands succès de Ma Rainey, la « mère du blues ». C’était une femme pêchue et bisexuelle qui, dans les années 1920, dirigeait son groupe de musiciens d’une main de fer en donnant des spectacles dans tout le sud des Etats-Unis. A l’époque, les blueswomen attiraient des foules enthousiastes. Ma Rainey a inspiré les plus grands noms du genre comme Bessie Smith ou Memphis Minnie.

Les blueswomen sont ma passion du moment et j’ai très envie de craquer, mais ces vinyles-là sont quand même chers. Ça sera pour une prochaine fois.

Après avoir résisté à la tentation, nous allons voir l’exposition sur les objets de la Guerre froide. Voir une exposition, c’est un luxe rare ces temps-ci ! Pendant que les musées sont fermés, les galeries peuvent ouvrir et cela nous permet de faire de nouvelles découvertes. Celle-ci est plutôt insolite. Depuis des années, une mystérieuse collectionneuse prénommée Stéphanie a amassé une énorme quantité d’objets en rapport avec l’URSS et le KGB. Les vitrines regorgent d’insignes avec des inscriptions en cyrillique, de faux papiers et d’appareils photo espions. Certains objets sont amusants comme les chaussures magnétophones. D’autres sont plus inquiétants, comme les stylos empoisonnés ou les téléphones tueurs. Cette exposition dure jusqu’à fin août 2021 et la galerie Dauphine en propose régulièrement, donc n’hésitez pas à suivre sa programmation.

Après cette plongée dans un monde révolu, nous flânons encore un peu dans les autres marchés. En fouillant chez les brocanteurs, nous trouvons des disques de classique en très bon état à deux euros pièce. Bonne pioche.

Nous sommes ravies de notre journée de chineuses et de notre redécouverte de Saint-Ouen. Quelque chose nous dit que nous n’en avons pas encore fini avec cette ville. Deux semaines plus tard, Paule-Elise me dit qu’elle a repéré une visite sur le site Explore Paris intitulée Au-delà des barrières, de Paris à Saint-Ouen. Le temps est beau malgré le froid, le thème est intrigant et les vinyles de Ma Rainey me trottent encore dans la tête. Voici trois bonnes raisons de retourner dans le coin.

Nous retournons d’abord au marché Dauphine. Je suis fébrile à l’idée que les disques que je convoite aient été vendus. Mais ouf, les blueswomen des années 1920 sont visiblement une niche qui intéresse peu les collectionneurs-ses. Ma Rainey est toujours là. Je craque. Paule-Elise succombe également et achète un disque de Sister Rosetta Tharpe, une autre femme stylée qui faisait danser les foules en chantant un gospel bondissant rythmé par sa guitare électrique. Délestées de quelques billets, mais ayant trouvé des trésors, nous partons maintenant à la découverte des barrières de Paris.

Si vous aimez flâner et être à l’affût des traces qui font l’identité d’un lieu, alors n’hésitez pas un instant à suivre cette visite proposée par Sébastien, guide ou plus exactement « Accompagnateur-Révélateur de quartier » pour « Ça se visite« . Avec lui, nous allons découvrir de nombreuses curiosités entre la Porte de Saint-Ouen et les Puces et franchir les barrières physiques et symboliques de la Petite Ceinture, des boulevards des Maréchaux et du périphérique.

Cette balade guidée commence dans le 18è arrondissement de Paris et nous mène notamment devant la maison de l’architecte Deneux, située rue Belliard. Ce cher monsieur savait que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Il a donc transformé son lieu de travail et d’habitation en une publicité grandeur nature pour son travail. Toit terrasse étanche, motifs élaborés de carreaux de céramique, bow-window, l’ensemble de la structure est un véritable manifeste de l’architecture moderniste.

Sébastien nous raconte également l’histoire du quartier de la Moskova, qui était considéré comme insalubre depuis les années 1930 et qui a fait l’objet d’un grand projet de rénovation dans les années 1980. Grâce au combat de ses habitants, la Moskova n’a pas été livrée pieds et poings liés aux promoteurs immobiliers, mais elle a fait l’objet de modifications raisonnées. La rénovation a été privilégiée par rapport à la destruction. Lorsque la préservation des immeubles était impossible, de nouveaux bâtiments d’une hauteur raisonnable ont été réalisés sans défigurer le quartier. Les espaces de convivialité n’ont pas non plus été oubliés.

Nous avons aussi découvert l’histoire passionnante des biffins, qui récupèrent les vieux objets et matériaux pour les revendre. Les Puces se sont construites autour de ces chiffonniers haranguant la foule pour revendre leurs trouvailles. De riches Anglais venaient même découvrir ce spectacle du Paris interlope au 19è siècle. Après que les bâtiment des Puces ont été construits, les biffins ont été relégués hors des marchés officiels. Un espace leur est désormais dédié sous le périphérique.

Notre guide est incollable sur l’histoire des lieux et il est également très à l’écoute de vos attentes et anecdotes. La balade guidée est un vrai moment de partage, d’autant plus que, Covid oblige, nous étions en très petite jauge. Cette visite est non seulement intéressante et plaisante, mais elle est aussi importante, car elle nous pousse à nous interroger sur ce qui fait l’identité d’un espace. La réponse à cette question, et bien, ce sont tout simplement les gens. Un endroit n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire pour mériter que l’on s’y attarde.

Grâce à cette visite, ces endroits où l’on passe rapidement et que l’on considère uniquement comme des zones de transit se révèlent. On voit émerger un quartier où les habitants vivent et se battent pour créer un lieu de vie qui ait du sens.

Si cette démarche vous intéresse, n’hésitez pas suivre les visites proposées par Sébastien. Il conçoit ses visites à travers le prisme d’un tourisme de proximité qui promeut des quartiers méconnus, mais qui méritent le détour grâce aux initiatives sociales qui les font vivre.

Nous terminons notre exploration aux Mains d’œuvres, un lieu culturel dédié à la création indépendante. Il accueille dans un espace de 4 000 m2 des expositions, une salle de concert, plusieurs studios de musique et d’art visuel ainsi qu’une cafétéria. Mains d’œuvres a failli disparaître il y a quelques années, mais heureusement il a été sauvé in-extremis grâce à la mobilisation des habitants. N’hésitez pas à suivre la riche programmation de cet endroit !

Encore une fois, l’après-midi est parfait. Saint-Ouen est notre nouveau coup de cœur et une véritable micro-aventure. Notre seul regret est de ne pas avoir pu profiter des espaces qui sont fermés pour l’instant, et notamment des bars et des restaurants. Mais c’est promis, dès que le monde tournera rond de nouveau, Saint-Ouen, nous y reviendrons !

Nous avons bénéficié d’un partenariat avec Seine-Saint-Denis Tourisme pour la visite guidée. Comme toujours, notre enthousiasme est sincère, vous le savez ! Et pour en savoir plus sur les différentes possibilités de visites du marché aux Puces, RV ici.


9 réflexions sur “Saint-Ouen, et Puces si affinités

  1. J’y suis allée plusieurs fois aux puces qd j’habitais Paris pour trouver du matériel photo. On avait nos repères loin de la foule des touristes ! Par contre le nom de Moskova ne me parle pas… j’ai du rater quelque chose ! Merci pour cet éclairage

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    1. C’est sûr qu’il y a des bonnes adresses, il faut les connaître ! J’aime bien le côté labyrinthique des Puces. Quant à la Moskova, on serait certainement passées à côté sans notre guide. Merci à toi !

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  2. Quand j’étais petite j’y allais souvent. J’aimais bien voir les antiquités et les marchés plus classiques autour. J’ai assisté plusieurs fois à l’envolée de moineaux des joueurs de bonneteau quand la police arrivait ! 😀
    Le côté marché ne m’attire plus du tout, c’est devenu crade et y’a des pickpockets un peu partout (quand il y a du monde lol). Mais les vieilles boutiques d’antiquaires sont magnifiques et même s’il y a souvent des choses vendues chers (ce qui est normal quand ce sont des meubles ou autres), c’est toujours très agréable de s’y balader. Cela fait quelques années que je n’y suis pas retournée, c’est un peu à l’opposé de l’Essonne ! 🙂

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    1. C’était vraiment une bonne redécouverte, mais je pense qu’on n’y serait pas forcément retournées en période normale. Comme quoi le Covid nous force à changer nos habitudes ! Même si les allées étaient loin d’être bondées, les boutiques étaient toutes ouvertes et pas mal de restaurants aussi (à emporter). J’espère qu’ils passeront cette période difficile. En tout cas je trouve que c’est une bonne période pour se réconcilier avec cet endroit !

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  3. C’est trop beau, j’avoue que j’imaginais pas trop Saint-Ouen comme ça. Je ne suis d’ailleurs jamais allé aux Puces, un jour peut-être. J’adore la machine à écrire avec les caractères cyrilliques, tellement vintage et décalé. Mais je pense que c’est pas un endroit pour moi, j’aurais envie d’acheter plein de trucs qui ne me serviront jamais, et j’ai déjà pas beaucoup de place alors… 😀 merci pour cette jolie balade dépaysante et ensoleillée 🙂

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    1. C’est vrai qu’on a vite envie d’acheter des trucs, après il y a beaucoup de choses pour le plaisir des yeux aussi ou des choses franchement improbables ! La balade vaut quand même le coup !

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  4. Je suis allée plusieurs fois aux puces de St Ouen, mais tout est toujours tellement plus intéressant, vivant et profond quand c’est toi qui racontes ! franchement, ça donne envie de se balader avec toi 🙂

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