L’Oise dans la brume

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Ces dernières années on a eu une sorte de malédiction sur les vacances de février. Il y a trois ans, on était à Istanbul, il a plu non-stop pendant quatre jours et fait un froid de gueux. Il y a deux ans, on était à Luchon dans les Pyrénées, il neigeait tellement que les pistes étaient fermées pendant toute la semaine. L’an dernier, on venait de déménager et Ruby a dû être opérée, c’était la loose.

            Donc cette année on s’est dit qu’on ne partirait pas. Sauf que bien sûr on en avait envie, alors on a choisi de partir juste deux jours, pas loin, en checkant la météo avant et nous voilà (attention dépaysement) à Compiègne ! Oui ben c’était super. Et comme on a déjà dit, la Picardie c’est vachement joli.

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            Et puis Compiègne et autour, il s’est passé des tas de choses pendant la Première Guerre. On a commencé par rendre hommage à nos héroïnes de la section SSY3, dont Toupie Lowther. Il faut imaginer la ville évacuée, détruite en grande partie, où ne restent que les soldats en transit vers le front et justement les équipes médicales. Celles-ci changeaient constamment de lieu de résidence mais il semble que notre fière équipe ait passé quelques temps ici, à la Villa Curial, parmi ces demeures fort cossues qui longent le parc du palais impérial.

« Cette pièce avait été autrefois le salon le plus estimé d’une prospère et importante villa de Compiègne, mais, à présent, les vitres étaient tombées des fenêtres ; il ne restait que des persiennes brisées qui craquaient lugubrement dans l’âpre vent d’une nuit de mars 1918. (…) Les restes de ce qui avait été un foyer : de petites tables cassées, une vieille photographie dans un cadre terni, un petit cheval de bois, ajoutaient à l’infinie désolation de cette villa qui abritait maintenant la Section Breakspeare, composée de femmes anglaises qui travaillaient en France depuis plus de six mois et étaient attachées au service des ambulances militaires françaises. »

Marguerite Radclyffe Hall, Le Puits de solitude

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            Donc oui, la ligne de front stabilisée à partir de septembre 1914 passait à moins de cent kilomètres de Paris. Il reste des tas de vestiges dans cette zone de forêts et de sols calcaires où des hommes ont vécu pour maintenir le front pendant une trentaine de mois avant les terribles combats du printemps et de l’été 1918.

            On se met en jambe avec la boucle de Tracy-le-Mont, parcours mémoriel sur les lieux de combats autour de ce village. On a des chaussures de rando à étrenner, cet été on va dans les Dolomites sur le front italien donc faut s’exercer les gambettes, y compris pour Ruby. On est contentes de reprendre ces promenades à l’atmosphère méditative. Le parcours nous emmène dans la forêt entre deux collines au plus près de la ligne de front.

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On traverse à un moment un hameau où subsiste une maison utilisée alors comme « Pansée », genre d’infirmerie. C’est marrant parce que la maison est habitée aujourd’hui, il y a un jardin devant, des chats en porcelaine, des vélos d’enfants, tous les signes d’une vie ordinaire. Juste au-dessus de la porte l’inscription « Pansée » rappelle l’histoire des lieux. Les autres maisons sont plutôt récentes, certaines se construisent. On passe près d’un ancien lavoir puis d’un ancien cimetière. Beaucoup d’arbres sont tombés récemment, comme en témoignent les troncs affaissés, entremêlés, que des forestiers viennent couper. Le bruit de la tronçonneuse résonne. A mesure qu’on avance, le ciel se dégage, le soleil se lève, on finit la balade avec une belle lumière.

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            Et comme on est en février et qu’il fait quand même un peu froid pour voyager en van, ce soir on ne se refuse rien et on dort au château ! On a trouvé dans le village de Machemont cette chambre d’hôtes à l’ambiance très Downton Abbey, on adore. L’intérieur est super cosy, un mélange de boiseries à l’ancienne et de déco japonaise, c’est surprenant mais ça marche très bien. L’accueil était très sympa, il n’y avait que nous cette nuit-là donc on était vraiment comme des châtelaines. Le château en question est resté miraculeusement intact pendant la Guerre, alors qu’il se trouvait près du front.

  Mais au petit matin c’est plutôt ambiance Sleepy Hollow. Hélène, qui par pur snobisme déteste le soleil et la chaleur, est super contente. Tout est nappé dans un épais brouillard, même le jardin du château. On entame la boucle mémorielle de Machemont en pensant partir pour un simple tour du village mais l’itinéraire nous emmène loin, dans un paysage de forêts embrumées qui nous fait perdre toute notion de temps et d’espace. On longe le mur d’un domaine où poussent de mystérieux palmiers, puis les champs où vaches et chevaux apparaissent dans des halos. Tout est fantomatique, ça colle parfaitement à notre sujet et d’ailleurs pour plus de réalisme des coups de feu retentissent alors qu’on ne voit pas à dix mètres… C’est la chasse bien sûr, on croise quelques 4×4 conduits par des mecs en treillis. (Heureusement Hélène a une parka voyante.) Enfin on débouche sur un plateau, la brume bouge sur la terre retournée, les mottes sont décorées de toiles d’araignée, on ne voit toujours rien et finalement on arrive aux carrières.

Nous sommes les seules visiteuses dans ce décor de calcaire où quelques maisons troglodytes ont été aménagées. L’une d’elles s’ouvre et surgit la gardienne des lieux, une dame âgée qui semble trop contente de voir du monde. Elle et son mari, dont je ne verrai que la main tatouée glisser une carte de visite par la porte, viennent chaque jour et passent la journée sur place. Ils font partie de l’association qui gère l’endroit et qui fait un boulot extraordinaire compte tenu de la taille et de la configuration du site. Son grand-père était carrier, raconte-t-elle en nous montrant un rosier vieux de plusieurs décennies qu’elle a réussi à faire prendre sur la façade de la maison des gardiens. Elle nous parle des événements qu’organise l’association, des visites qui se font en saison, elle nous livre même les secrets de sa recette de crêpes et ça me donne bien envie, là tout de suite. Il y a plein de chats dans les recoins de pierre et les souterrains, Ruby tire sur sa laisse. On laisse la dame et on va explorer.

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      Cet endroit, des carrières de pierre de taille à l’origine avec des habitations troglodytes où vivaient les carriers, servait comme lieu de vie, caserne d’officiers et hôpital pendant la Première Guerre. C’est immense, avec des cavernes hautes comme des églises ouvertes à tout vent. Dès qu’on passe sous la roche, c’est glaçant, froid, juste de l’ombre et de l’humidité, on se demande comment les soldats pouvaient se réchauffer là-dedans. D’autant plus qu’il y a cent ans exactement, c’était un des hivers les plus rudes, particulièrement fin janvier jusqu’à mi-février. De la neige, de la boue toujours, du vent certainement.

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Du passage des soldats il reste des graffitis sculptés dans la pierre, dont de marquantes figures mythologiques et allégoriques.

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C’est un paysage en creux avec un écho mémoriel très fort, où la forêt parait bien fragile posée là sur une croute de calcaire, où les racines des arbres sont au-dessus de nos têtes. On revient à la surface, une tranchée a été réaménagée en tasseaux de bois en haut de la butte. Tout est super impressionnant, l’ambiance, les sensations, les proportions. On se croirait à Angkor-sur-Oise (sans exagération aucune). Sur le chemin du retour, la brume se lève timidement, exauçant le souhait formulé pendant toute la balade.

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            On finit notre escapade avec un incontournable : le wagon de l’Armistice dans la clairière de Rethondes, un endroit dont l’évocation fleure bon le livre d’histoire. La clairière est un curieux endroit, très vide, on comprendra pourquoi en visitant le musée. En fait après avoir vu de nombreux sites 14-18 on est vraiment contentes de voir l’endroit où tout a fini. La première impression, c’est donc du soulagement : toutes les souffrances qu’on a imaginées dans tous ces lieux qu’on a traversés, finies ! Sauf que Rethondes c’est aussi l’endroit du sombre armistice de 1940 où la France capitule devant Hitler, qui en profite pour mettre en scène la revanche (là où les photographes avaient été tenus à distance en 1918), ramener à Berlin le fameux wagon et faire détruire les monuments du site. Et du coup, cet endroit devient le symbole de l’esprit des revanches successives et des désastres, où on sait que 1918 ne sera en réalité pas la fin. Et ça c’est très déprimant.

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            Mais on ne va pas vous laisser là-dessus. Pour nous Rethondes ça reste aussi cette harde de biches qu’on a vue dans un champ sous l’œil protecteur d’un cerf, se nourrir paisiblement sans se soucier des routes et des habitations. On a arrêté la voiture et on les a regardés un moment. Ruby a mis une éternité à les capter. Ça nous a laissé le temps de profiter de ce spectacle que je trouve toujours magique, cette compagnie qu’on a eu la chance de croiser à chacun de nos derniers voyages et qui me donne toujours de l’espoir ou du moins un sentiment de paix.

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            C’était les meilleures vacances de février depuis longtemps.

A voir aussi: le portfolio Vest Pocket de ce week-end.

Les sites qu’on a visités pendant ces deux jours font partie du Musée Territoire 14-18: 

http://www.musee-territoire-1418.fr/